LA MANCELLIERE Isigny le Buat

Publié par Georges DODEMAN

LA MANCELLIERE Isigny le Buat
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La commune de la Mancellière illustre bien l'aspect artificiel du canton d'Isigny ; ce canton, né de la Révolution, conforté par la fusion née de la réflexion de 1968 ne vit se rallier La Mancellière que contrainte et forcée par arrêté préfectoral en 1973, son maire Ambroise Pibouin démissionnant dans la foulée par la même occasion ! On y reviendra plus loin.

Déjà sous l'Ancien Régime, on le voit pour toutes les communes du canton, Isigny était tiraillé entre des influences contradictoires et, il faut bien le dire, assez peu logiques. Une paroisse pouvait dépendre de Mortain pour le religieux et d'Avranches pour le civil, avec en plus de nombreuses exceptions féodales, coupant en plusieurs morceaux ce qui fait l’entité d'aujourd'hui.

La Mancellière doit son nom aux seigneurs éponymes (originaires du Mans ?) sous la Normandie ducale. Un Guillaume Mancel reconnaît Philippe Auguste après 1202, mais dès 1334, le « grand fief » (d'où son nom du Bois-Frazier) est aux Frazier jusqu'en 1401. Sur 212 hectares, il comprend comme principales aînesses et donc hameaux encore faciles à reconnaître sur la carte de nos jours : la Coudraye, la Sauvagère, la Buffonnière, l'Officière, la Pichetière, le Laisir, la Poulinière, la Faverie, la Roche.

Comme souvent à l'époque, la paroisse est morcelée en quatre autres fiefs. Celui dit « du Roy » sans doute car il date d'une décision de Louis IX qui le « sous-loue » en quelque sorte aux comtes de Mortain fait 82 ha et comprend : la Hersandière, la Faugerais, la Cendrée, la Bertonnière, la Petite-Mercerie. Le « Fief-Grimault » ou Crespon est encore plus petit (70 ha) avec seulement deux aînesses : le Chalange, la Provostière. Deux autres petits fiefs sont plus ou moins complémentaires car dépendant aussi de Montigny ; ce sont le fief ou la « vavassorie Tyrel » sur 113 ha (la Moustière, la Miltière, l'Estonnardière, plus deux sur Montigny), et le fief « au Cocq » établi par Richard le Cocq en 1393 sur 59 ha (la Dorée, la Foumerie, la Viéville, le Clos au Blanc, les Champsières).

Malgré tout, on l'a vu, le seigneur du village est toujours le détenteur du Grand Fief dit du Bois Frazier, mais il n'est pour la religion que patron honoraire de la paroisse car celle-ci dépend depuis son origine au XIIe siècle de l'abbaye de Montmorel à l'orée du Bois d'Ardennes, près de Ducey. Il s'agit donc d'un « prieuré-cure » dont le curé est un religieux, situation que l'on retrouve dans d'autres paroisses voisines (Poilley, Reffuveille) dès que l'abbaye est patronne-présentatrice.

La transmission de la seigneurie autour de ce grand fief est assez linéaire : aux Mancel qui donnent le nom, aux Frazier, aux de Signy (venant de Reffuveille) jusqu'au XVe siècle, aux de Romilly (illustre famille ayant de nombreuses seigneuries sur Saint-Martin-de-Landelles, Hamelin, Saint-Georges-de-Reintembault) aux XVe et XVIe siècle. Pendant une cinquantaine d'années, la situation féodale est mouvante car le fief va aux de la Mare (originaires du Perche) de 1600 à 1609, puis aux de Varignières, originaires des Flandres, barons des Biards de 1609 à 1653, mais sans qu'ils résident sur place, dirigeant leurs domaines de Caen et Bayeux.

Ce grand fief arrive chez les de Tesson en 1654 ; ceux-ci auront le grand mérite en 1721 d'y unir tous les fiefs satellites disparates et de donner en quelque sorte et avant l'heure, la configuration quasi actuelle de la géographie communale.

Les de Tesson sont une famille d'une ampleur considérable. Issus à l'origine de la maison royale d'Anjou, ils furent parents et alliés du Conquérant, et donc presque cinq cents ans plus tard, répartis en plusieurs branches (aînée dite du Buat, du Neufbourg en Vains, de Sartilly, de la Guérinière) ; ici c’est celle dite de Monteille qui possède une soixantaine de seigneuries rien que dans l'Avranchin et le Mortainais.

Jean Tesson du Pont-Tesson qui  prend en charge la seigneurie en 1654 est officier de la flotte royale, colonel de la Milice de Mortain dans une époque (1698) où l'intendant Foucault recense 157 feux soit environ 600 habitants à la Mancellière. C'est son fils Robert lui aussi militaire (il fera la guerre aux frontières avec l'Allemagne) qui unira tous les fiefs précités donnant à la paroisse une belle homogénéité autour de son château (voir notre chapitre spécial), mais aussi autour d'une cure de haut niveau. Le prieuré-cure voit passer des religieux d’envergure comme Charles Le Noble (1697-1717), chanoine régulier (Augustinien) titulaire de la chapelle Saint-Blaise de Saint-Hilaire, grand vicaire de Montmorel, conseiller à la Grand Chambre de Rouen (où il sera d'ailleurs inhumé). Les archives sont, à partir de 1580, déjà tenues pour les baptêmes : 1602, les épousailles : 1666, les mortuaires. Elles sont rédigées en double exemplaire dès 1668 et en 1699 le prieur-curé remet la grosse (copie d'un acte authentique) au chapelain de l'Officialité (à Avranches), et même à partir de 1708 au greffier du baillage à Mortain.

 

 

Vous trouverez à la fin de cet article de nombreuses photos sur La Mancellière

 

 

 

 

 

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Une configuration presque actuelle en 1721

C'est donc une paroisse particulièrement bien tenue sous Robert de Tesson, ce qui n’empêche pas ce dernier d'avoir le malheur de perdre son fils de 18 ans le 21 avril 1718, tué dans une émeute suscitée à Caen par le cocher du carrosse de la dame du Mesnil-Patry. Celle-ci pourtant dans son tort, mais ayant comme on dirait maintenant, « des relations », le procès s'éternisa et les de Tesson n’eurent aucune compensation. Son successeur, Germain (1682-1745) ajouta au domaine le fief du Roy en la Chapelle-Urée ; Gabriel-Michel (1729-1776), en se mariant en 1776 à Louise de Lorgeril (des comtes de Lapenty, Buais, Saint-Symphorien-des-Monts) à Lapenty, ancra encore plus la famille dans l'entrelacs des familles nobles de la région, puisque ses descendants (Louis-Auguste ancien page de Louis XVI et le chevalier Jean-Baptiste) épousèrent après la Révolution deux sœurs de la famille de Lorgeril. Ces deux jeunes gens avaient émigré en 1792 pour Jersey et c'est leur mère, veuve, qui affronta avec ses deux filles cette difficile période. Elles se réfugièrent quelques mois en 1794 à Mortain, mais revinrent au château, veillant au grain en cette époque troublée et parvinrent à rétrocéder des biens assez peu entamés à leurs descendants lorsqu'ils firent retour en 1802 (4 fermes : le bourg, la Pichetière, la Viéville, la Poulinière furent confisquées par la Révolution mais assez vite rachetées par les de Tesson  retrouvant ainsi leurs biens).

Durant toute cette période, le salon du château accueillit les messes des prêtres réfractaires de passage dans la région (Davalis, Lericolais), l'intrus Charles-François Touroul (natif du Mesnil-Boeufs) s'étant retiré dans sa commune d’origine dès 1792. 

Le 16 juillet 1799 le château fut même le théâtre d'un important combat mené par le comte du Ruays qui, à partir de la ferme du Mesnil-Houx, menait des reconnaissances sur toute la région. Le jour de la Sainte Anne, il cerna à Beauficel un convoi de jeunes gens requis qu'il ramena à la Mancellière. Mais Avranches prévenu lui envoya de la cavalerie qui sabra la troupe, arrêtée seulement par un feu nourri tiré des fenêtres du château. Les prisonniers furent presque tous repris avec des morts des deux côtés, dont un pauvre bougre caché dans un cerisier et qui fut fusillé séance tenante.

Le bâtiment est toujours resté dans la famille, transmis par les descendants Louis (maire en 1816), Armand (maire en 1848), Gabriel (maire en 1898, décédé en 1936). 

 

La Mancellière dans le XIXe siècle

 

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Comme ses voisines, la Mancellière entra dans le XIXe siècle avec comme grandes préoccupations, les voiries et les écoles (voir chapitre spécial). La population tournait toujours autour de 600 habitants (587 en 1821) et  il fallait voter des impositions extraordinaires pour l'ouverture de la route de grande circulation Ducey-Brécey (1850) ou acheter des terrains quatre ans plus tard pour le passage de la RD 39 et encore le chemin la Mancellière-Montgothier.

 Les grandes municipalités furent celles d'Armand Louis de Tesson à partir de 1848, ce dernier se doublant d'un savant érudit de l'histoire locale dont les ouvrages sont toujours utiles aux chercheurs, et à partir de 1866 de Jean Danguy, qui avait été 16 ans son adjoint. Jean Danguy (décédé le 21 mai 1898) a doté la commune de chemins excellents et d'une belle école neuve en 1888 sans compromettre la prospérité des finances. Il a, vers la fin de son mandat, entrepris la réfection de la tour de l'église sans voir cependant, son accomplissement.

 

La Mancellière dans le XXe siècle

Le XXe siècle s'ouvrit dans la discorde religieuse sur la séparation de l'Église et de l'État, sans que les inventaires (ici le 10 février 1906) ne prennent un tour trop violent. Les fonctionnaires se retirèrent face à la protestation énergique du curé Brault, soutenu par 150 personnes, le maire, son conseil et la fabrique.

Le rapport de l'instituteur Joseph Desdevises en 1913 sous la municipalité Gabriel de Tesson est l'un des plus complets qu'il nous ait été donné de consulter tant sur Isigny-le-Buat que sur le canton de Saint-Hilaire dont nous avons dépouillé les archives pour nos trois ouvrages précédents. Il y a 478 habitants, (581 en 1815, 599 en 1854, 637 en 1860) mais certains villages sont déjà quasiment inhabités : la Gaudinière, la Butte, le Bois-Clérice. Le bureau de bienfaisance est tout récent (1912), ce qui signifie peu de pauvres, et tous les commerces (un boulanger, trois épiciers-cabaretiers, un aubergiste) « font de bonnes affaires ».

Le monde essentiellement agricole est tourné surtout vers le marché de Saint-Hilaire, un peu Avranches, Brécey et Ducey. Les 714 hectares cultivés le sont surtout en blé (100 ha), orge (63 ha), sarrasin (120 ha), le reste (155 ha) en prairies, et surtout (45 ha) en vergers produisant 12 000 hectolitres de cidre. « Le verger, explique l'instituteur, suffit à payer le fermage, une ferme avec un mauvais plant étant d'ailleurs difficilement louée ».

Toutes ces terres étaient menées par 82 propriétaires, 69 fermiers louant de 10 à 70 F l'hectare, chiffres à comparer au salaire des 12 journaliers (1,50 F/jour) ou des 60 domestiques (de 150 à 420 F l'an qu'on soit  servante ou « grand commis »). La force motrice était fournie par 136 chevaux soit donc à peu près un par ferme, le reste des animaux se répartissant en 267 bovins (dont 4 taureaux de reproduction), 212 porcs, 388 moutons, 800 poules, 100 oies, 120 canards, 180 lapins.

Comme dans toutes les communes de France et de Navarre, la Grande Guerre bouleversa de fond en comble ce paysage semble-t-il immuable. Le conflit fit ici 22 victimes.

L'après-guerre fut marqué par la mandature Gabriel de Tesson, maire (1898-1936) et conseiller général, le château étant alors (voir notre chapitre spécifique à ce dernier) un peu le centre de la vie communale.

On lui doit , en 1921, l'adduction en eau dans le bourg par des bornes-fontaines, une opportunité offerte par la source de Tesson qui alimentait ainsi également sa propre boulangerie. Ce « modernisme » avant l'heure ayant vingt ans plus tard son effet pervers... les Allemands se hâtant d'occuper la première cette commune qui disposait déjà de l'eau courante ! Dans toute cette période, malgré l'arrivée de l'électricité en 1936, la Mancellière continua de perdre de la population : de 422 habitants en 1922, on passa à 381 en 1938, soit une perte de près de 200 en un siècle !

La mort de Gabriel de Tesson le 25 décembre 1936 accentua ce sentiment de grande transition ; il fut remplacé par Hippolyte Guilmin, adjoint délégué depuis le 6 décembre 1936, puis maire du 7 mars 1937 au 25 mai 1943 avec comme adjoint Joseph Touroul. Ce dernier, dans la tourmente de l'Occupation fut nommé adjoint délégué (du 22 mai au 21 août 1943), puis maire par arrêté préfectoral de cette date au 4 février 1945 avec comme adjoint Émile Bagot père, la cheville ouvrière de l'épisode Résistance dont nous allons maintenant parler.

Les Hersandières : haut-lieu de la Résistance

 

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L'Occupation démarra comme partout dans toute la région, dans la confusion : Emile Bagot (fils) se souvient : « Les Allemands débarquèrent à 24 aux Hersandières et il y en a eu deux dans ma chambre pendant trois mois, tous des rappelés. Il y en avait partout dans le bourg, au château, c'était assez strict pour eux, pas d'exactions, je me souviens d'un qui fut gravement puni pour avoir dérobé des prunes. En septembre 1940 ça s'est un peu calmé, en bougeant pas mal car ils croyaient qu'ils allaient, sans coup férir, occuper l'Angleterre ».

Au château, Régis de Septenville confirme : « nous avions deux voitures prêtes à partir, et en fait on s'est décidé à rester, à juste titre pour éviter les pillages vu la suite. Les premiers Allemands arrivèrent avec deux voitures dont une ambulance, avec des officiers qui prirent trois chambres et quelques soldats dans les communs. Le village vivait à l'heure allemande : exercices, marches et des demandes un peu saugrenues comme celle d’élargir la rivière pour faire dans un pré, une piscine ! En 1942, on a eu un détachement de parachutistes du Kreta, très entraînés et disciplinés, au point qu'ils passaient par l'escalier de service pour ne pas salir. Mais contrairement à ce qui a pu être raconté, il n'y a jamais eu de SS ici ».

C'est d'ailleurs vers cette époque, en 1942, que furent pris les premiers contacts avec la Résistance, notamment autour de la ferme des Hersandières, comme le confirme Émile Bagot fils : « on a caché Lemardeley, un gars de Sourdeval jusqu'en 1943 qui était, comme moi, réfractaire au S.T.O, c'est-à-dire au service du travail obligatoire en Allemagne. Moi, j'y ai échappé par un subterfuge : je me suis engagé dans la Gendarmerie pour être envoyé à l'école de cette arme en zone libre, pour finalement être réformé à Saint-Lô car trop petit. J'y suis resté quatre mois, chez un ami de mon père avec lequel il avait fait ses classes en 14 et qui vint d'ailleurs se réfugier chez nous plus tard en 44, lors des bombardements de Saint-Lô. Et à la préfecture, une jeune fille originaire de la commune parvint ensuite à me faire effacer de la liste des personnes recherchées ».

C'est à cette époque que se tissèrent les liens qui firent de cette ferme des Hersandières, un des pivots de la « Mission Helmsman » (voir notre encadré), et donc de la Libération de tout le Sud Manche.

La Résistance était très active sur le Sud Manche à partir de Saint-Hilaire où les FTP du Commandant Petri basé à Fougères avaient une grosse zone de parachutage sur Fougerolles-du-Plessis à la frontière des trois départements et des trois provinces. Ils  avaient déjà fait sauter le 19 février 1944 un transformateur sur le barrage de Vezins tout proche. Les contacts avaient été établis avec la ferme Bagot par un cousin cheminot à Paris  : un des responsables saint-hilairiens, Julien Lamanilève s'était déplacé en personne pour solliciter le soutien de cette ferme qui accueillait déjà des réfugiés et des réfractaires au S.T.O (Service du Travail Obligatoire).

 Ensuite, c'est autour de ce point central lors de la Libération du Sud Manche, dans la période cruciale allant en gros de fin juillet à mi-août, que le « Commandant Éric » agent anglais du SOE (Special Operation Executive) put planifier l'aide à l'avance alliée, le tout bien sûr dans le chaos total : le 7 juin déjà des avions américains avaient mis un coup au but sur la gare du Pont d'Oir et les routes étaient encombrées de réfugiés venus de villes récemment bombardées comme Avranches, mais aussi de troupes occupantes en pleine déroute : « les Allemands à cause de l'aviation, ne circulaient que la nuit. Un moment, on en a eu 200 cachés sous les pommiers, ce qui n'empêchait pas le Commandant Éric de circuler au milieu d'eux ».

Les combats, après la percée d'Avranches, se rapprochèrent dangereusement : incendie du bourg de Chalandrey (voir cette commune), destruction d'une colonne de blindés au Pont d'Oir. Un peu au-dessus du château, cinq camions furent pulvérisés par les chasseurs-bombardiers US avant que le 25 juillet, les Allemands ne se décident à pétarder l'énorme dépôt de munitions qu'ils y avaient constitué : « bien camouflés, sur des madriers, il y avait là des tonnes de caisses de munitions, d'obus de mortiers et de canons de tous calibres du 88 au 180, sans oublier des tas de Panzerfaust, ces lance-fusées antichars consommables » explique Régis de Septenville. « A la première explosion, le grand lustre est descendu, ensuite ça n'a pas arrêté, explosions sourdes, crépitements pendant des heures et des jours. Toutes les vitres du château ont sauté, le piano s'est déplacé tout seul au milieu du salon, tous les arbres de l'avenue sont tombés, les Américains ont dû se frayer un passage dans les branches pour arriver ici ».

Le château étant inhabitable, la famille de Tesson se réfugia au château du Planty sur les Chéris, jamais occupé et épargné par la guerre, dont les propriétaires parisiens étaient sans nouvelles depuis des mois.

De fait, le 30 juillet, les premiers éclaireurs étaient signalés sur le haut de la commune, pour arriver le lendemain, en force cette fois, et trouver une petite poche de résistance d'une douzaine d'hommes le 1er août, entre le bois des Bruyères et le Moulin de la Roche. Les Allemands eurent un tué (Joseph Mattersberger, enterré provisoirement dans le cimetière le 6 août selon les archives municipales, reposant désormais sans doute à la nécropole d'Huisnes) et plusieurs blessés tandis qu'on hissait le drapeau tricolore sur le monument aux morts et à la ferme des Hersandières. Les blessés des deux camps de cette escarmouche furent soignés et opérés dans la maison d’Hyppolite Guilmin (maire de 1937 à 1943). Dans cette période, il faut aussi signaler l'ambassade qu'effectuèrent conjointement le curé Pigeon (voir portrait par ailleurs) et l'instituteur Armand Roquet pour tirer des griffes de la Gestapo à Saint-Jean-du-Corail, un séminariste qui avait refusé de s'arrêter aux injonctions d'une sentinelle allemande !

 

L'après-guerre

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Emile Bagot, père dont on a vu l'activité aux Hersandières pendant l'Occupation, fut le maire (1945-1953) de cette période de reconstruction importante marquée également par la création de l'Avant-Garde sportive. De 1949 à 1960, ce club de football (couleurs bleu et blanc) pérennisa une activité éparse (voir Chalandrey) jusqu'ici et qui s'ancra ensuite durablement jusqu'à aujourd’hui pour former l'Etoile Sportive d’Isigny (E.S.I) dont on parlera en détails dans la rubrique Isigny-le-Buat en fin de cet ouvrage. Elle fut formée sous l'égide de son premier président le père Clopé, de l'instituteur Armand Roquet et de l'arbitre Marcel Gobé derrière chez qui était situé le terrain. 

Dans les années 50, il y avait encore près de 360 habitants ; de 1953 à 1975, la municipalité, avec Ambroise Pibouin successeur de Émile Bagot, son adjoint Jean-Baptiste Danguy jusqu'en 1955, puis Isidore Turquetil dut s'atteler aux chemins : l'Officière (1955), la Miltière, le Laisir, le Coudray, le Challenge (1959), la Sauvagère (1961). Il y avait l'eau partout depuis 1962, du fait de l'adhésion au SIAEP de Reffuveille, et hormis les écoles où dès 1961-1964 le conseil avait donné son accord à un Groupe d'Orientation Dispersée ayant Isigny Pain d’Avaine, comme centre, rien n'incitait en 1971 à se rapprocher du projet de transformation du canton en communes associées. 

Sollicité, le conseil vota contre : onze conseillers, tous contre, qui boycottèrent d'ailleurs les festivités qui se firent à Isigny en mars 1973. Par deux fois, le 15 septembre 1972 et le 25 janvier 1973, le conseil tint bon contre vents et marées : « on n’avait pas de dettes nous explique un des élus de l'époque, nos chemins étaient faits depuis longtemps, le clocher électrifié et refait, on n'avait aucun intérêt à s'associer aux dettes des autres. On a demandé un référendum qui nous a été refusé pour être finalement forcés par le préfet le 19 mars 73 d'adhérer ».

Un ukase qui intervint sans doute dans la décision du maire, Ambroise Pibouin, de démissionner deux ans plus tard pour transmettre le flambeau à François Charuel (1975-1983).

Ce fut un peu la fin d'une époque car « l'école du bas » ferma trois ans plus tard en 1978, puis le curé Pigeon qui était là depuis 51 ans s'en alla en retraite ; remplacé par l'abbé Alphonse Lebouteiller, lequel, crise des vocations aidant, dut aussi s'occuper de Montigny et Montgothier jusqu'en 1989 ; il fut le dernier prêtre résidant à la Mancellière.

 Sous le mandat de Émile Bagot fils (1983-1989), il y eut le remembrement (1984), la construction de la salle polyvalente inaugurée par les chasseurs (1987), une tempête (nuit du 15 au 16 octobre de la même année) qui cassa la rosace de l'église. Il fallut d'ailleurs en 1999, suite à la tempête du siècle,  refaire le clocher. Mais la paroisse n'était, depuis 1994, qu'une des composantes du grand ensemble dit « paroisse Saint-Martin d'Isigny », et donc bien loin de la silhouette familière du Père Pigeon dont la soutane avait hanté le centre-bourg un demi-siècle durant. 

 

Depuis 1989, Yves Turquetil est maire d'une commune associée qui ne compte plus que 271 habitants et regarde vers l'avenir ; il n'y a plus que trois fermes et cinq artisans. Bien ancré à la Mancellière, le  fils de l'épicerie qui tint ici le haut du pavé de 1923 à 1997 (voir portraits de ses parents Isidore et Marie-Louise Turquetil)  constate :

 « On n'est plus en 1973 » « ... on peut comprendre la décision du conseil de l'époque, mais avec le recul il faut constater que c'était la solution, meilleure encore que celle d'une communauté de communes car, en bonne intelligence tous les investissements ont bien été répartis sur le canton. Maintenant, on nous propose une réforme qui est un recul qui va nous ramener au fonctionnement commun : davantage d'inertie car des décisions intercommunales et en fonction des compétences retour à des délibérations infinies et des complexités, le tout sans nous laisser le choix ».

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Le château de la Mancellière

 

Le château primitif fut construit vraisemblablement vers 1655 à l'époque où Jean Tesson du Pont-Tesson en Montigny commença à rassembler sous son aile le grand fief dit du Bois-Frazier et la plupart des autres qui coupaient la paroisse. Il en possédait déjà le tiers autour du château, mais aussi les fermes du Challenge, de la Roche avec son fameux moulin établi sur le ruisseau du Gué qui fut entièrement refait avec ses trois tournants superposés sous les directives d'Armand de Tesson. Ce moulin complétait le moulin Mancel appelé aussi Moulin Grimault, dérivé de l'Oir, qui fut propriété des abbés de Montmorel de 1401 à 1620, puis des de Romilly et des de Tesson quand ils réunirent ce fief.

Primitivement, le château se trouvait au fond d'une cour bordée de communs au levant et au couchant et fermée au midi par un mur qui fut plus tard remplacé par une grille à barreaux très épais.

Vers 1852, le château ancien fut entièrement refait sous Armand de Tesson, doté de deux belles avenues, dans un panorama magnifique avec de nombreuses pièces d'eau à proximité : les étangs naturels du Laizir, du Moulin de la Roche, celui artificiel du Manoir, enfin le pittoresque « Marabout » établi en 1842 comme rendez-vous de chasse proche des grands bois jouxtant la route de Brécey. 

Dans son histoire du diocèse d'Avranches (1888), le chanoine Pigeon cite la chapelle de Sainte-Marguerite du château de la Mancellière comme étant en parfaite conservation et fort bien tenue. Située dans l’angle nord-est de la cour, elle a un petit campanile et est percée de trois fenêtres, deux grandes à arc déprimé et une petite carrée au-dessus de la porte. Les linteaux de cette porte et de la petite fenêtre sont ornés d'accolades creuses. Sur les murs sont peintes les armes d'alliance des Tesson et des Lorgeril surmontées d'une couronne de Marquis. 

 

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L'église de La Mancellière

 

M. Charles le Hérissier de Gerville, l’illustre archéologue et historien de la Manche, visita l’église de la Mancellière en 1820 ; il en disait fort peu de choses : « petite église à peu près neuve ou refaite, simple, sans croisée ». La façade tout en granit doit dater du XVe siècle, les murs peuvent remonter pour partie au XIIe siècle, mais le millésime du linteau d’une des grandes fenêtres indique que celles-ci ont été édifiées en 1781.

Pendant la Révolution, l’église fut profanée par deux révolutionnaires effrénés de la municipalité auxquels s'associèrent trois ou quatre simples citoyens tout au plus, car, à l’exception de ce scandale, la population resta foncièrement religieuse et attachée à tous les devoirs de sa foi.

Une restauration devenue nécessaire commença en 1896. L’ancien clocher qui était alors sur l'édifice fut supprimé. Le nouveau fut construit à son entrée, ce qui permit à l'église d'avoir un porche. La construction de ce clocher fut assez laborieuse, car, alors qu'il atteignait quelques mètres au-dessus du portail, l'entreprise en charge de la réfection fit faillite. Cependant, l'entrée de l'église était assurée et les premiers mariés à avoir franchi le nouveau portail en 1897 furent M. et Mme Louis Mazier.

Les travaux furent repris par d'autres maçons, mais alors que la flèche atteignait presque son objectif, les finances vinrent à manquer... Il fut décidé de réduire la pente et c'est ainsi que le clocher s'élève à 37 mètres au lieu des 40  initialement prévus.

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Après avoir été refondues, les anciennes cloches furent replacées en 1908. La grosse cloche, bénite par le curé doyen Leroy fut nommée Renée-Gabriel par M. Gabriel de Tesson et Mme Chérel née Mérille ; la seconde, nommée Léonie Jeanne par M. Jean-Baptiste Danguy, adjoint au maire et par Mme Léonie Turquetil ; la troisième,  nommée Vitaline Marie-Louise par M. Vital Anfray, conseiller municipal, et Marie-Louise Hamelin, épouse de Louis Garnier, conseiller municipal et ancien trésorier de la fabrique.

Les vitraux, au nombre de sept, furent refaits vers 1921 : deux vitraux du chœur ont été offerts, l'un par le curé de l'époque, l'abbé Perrouault, l'autre par son prédécesseur, l'abbé Vallée ; ils représentent saint Pierre et saint Paul. Les deux autres ont été offerts par les paroissiens ; ils représentent saint Michel et sainte Jeanne d'Arc, très honorée à cette époque. Deux vitraux de la nef ont été offerts par les paroissiens : 1'un représente l'apparition de la Vierge à Pontmain, l'autre la Sainte Famille. Le troisième, représentant un soldat blessé sur un champ de bataille, a été offert par les combattants de la guerre 14-18. Tous ces vitraux sont de belle couleur et très expressifs.

L'horloge mécanique ne prit son service qu'en 1933 et  fut électrifiée en 1992.

La table de la communion et le maître autel sont l'œuvre du curé-ébéniste de la région, l'abbé Victor Moisseron, curé du Mesnil-Thébault. Sa signature V. M. 1917 l'atteste. II lui arrivait souvent en effet, imitant par là saint Joseph, de faire le catéchisme en maniant le rabot ou le ciseau !

L’électrification de l’église date de 1936 et des cloches de 1971.

Le 6 mai 1965, pour fêter la réception des travaux de l’église, exécutés par l’Entreprise Lair de Juvigny-le-Tertre (clocher lavé et  joints tirés), Isidore Turquetil a joué du biniou au sommet de l’échafaudage !

Au cours de l'hiver et du printemps des années 1994-1995, l'église entreprit sa grande toilette intérieure : la voûte fut traitée et vernie, les murs intérieurs reçurent un nouveau revêtement et les décorations picturales furent sérieusement rafraîchies. La municipalité en profita pour adapter les circuits électriques et la paroisse "sonorisa" l'édifice.

Le 26 décembre 1999, une violente tempête mit à mal l’église (chute de la croix de fer ainsi que du clocheton, défonçant la voûte). 

Le dernier curé à résider à La Mancellière fut le Père Alphonse Lebouteiller (1980-1989). A son arrivée, le Père Lebouteiller trouva une paroisse quelque peu en retard sur l'évolution liturgique décidée par le Concile Vatican II : l'âge, la santé et peut-être, le tempérament de son prédécesseur le curé Pigeon, n'avaient pas permis les adaptations entreprises par ailleurs. Il lui fallut donc "rattraper" le retard : il trouva parmi ses paroissiens une équipe qui sut faire un réel effort et se mettre à l'unisson des paroisses voisines.

Depuis 1989, La Mancellière n'a donc plus de curé résident et son église est devenue depuis 1994 une église paroissiale de la Paroisse Saint-Martin d'Isigny.

 

Les écoles de la Mancellière

 

 

LA MANCELLIERE Isigny le Buat

La Mancellière, comme les communes voisines, n'échappa au grand élan impulsé par la Seconde République après 1838 et qui se développa vraiment sous le ministère Duruy en 1863. Sa situation excentrée, sa relative nombreuse population (toujours autour de 600 habitants durant tout le XIXe siècle) et bien sûr, le sens des responsabilités de ses élus, firent qu'ici, tout se passa sereinement. En 1863, l'école des garçons se tenait dans un bâtiment appartenant à M. de Tesson, puis chez le charron Charuel, avant qu'en 1887, la commune se décide à acheter une parcelle appartenant à M. de Tesson. Tout fut rondement mené puisque l'année suivante en 1888, les petits écoliers purent effectuer leur rentrée dans un bâtiment entièrement neuf qui comprenait également la mairie, construit au bord du chemin départemental 48 ou route de Brécey, à la sortie du bourg. La commune avait pris 48 % de la dépense à sa charge, le tout par un emprunt sur 30 ans.

Les jeunes filles, de leur côté, étaient instruites jusqu'en 1907 dans un local donné à la commune en 1827, par l'abbé François Lericolais, à charge en retour pour cette dernière d'y entretenir une institutrice catholique. A partir de 1903, étant donné le mauvais état de cette école de filles, la municipalité emmenée par Gabriel de Tesson, se décida à en construire une nouvelle sur le terrain dit « des Trois Coins », opérationnelle à la rentrée 1909.

Les instituteurs de cette période avant la Grande Guerre furent pour les garçons : Guillaume Macé (1830-1848), Pierre Lurienne (1848-1886), François Bocage (1886-1895), Emmanuel Lefaudeux (1895-1897), Joseph Desdevises (1897-1914), et pour les filles : Mmes Foucher et Briard (1907).

En 1927, les élèves garçons et filles étaient réunis dans l’école du « haut du bourg » mais, 11 ans plus tard en 1938, devant l’augmentation du nombre d’enfants scolarisés (43 élèves), le conseil municipal prenait la décision d’ouvrir une seconde classe et c’est ainsi que « l’école du bas » fut réouverte.

LA MANCELLIERE Isigny le Buat

Avec la création des communes associées en 1973, le nombre d’enfants scolarisés à la Mancellière va beaucoup diminuer ce qui entraînera la fermeture définitive de « l’école du haut » le 30 juin 1988.

L'un des principaux instituteurs de cette époque fut Armand Roquet (1) (ici de 1940 jusqu'en 1953), figure de la Résistance, secrétaire de mairie, dénoncé à la Gendarmerie en 1943 comme communiste. Son successeur fut jusqu'en 1960, Jacques Vialas, puis Georges Flichy jusqu’en 1973.

Parmi les derniers instituteurs et institutrices ayant dirigé les écoles, citons Georges Ferber, Claude Chesnel, Thérèse Née, Beuvron, Laisné et Marie Aillet.

(1) : Né à Saint-Thurial près de Rennes en 1913, Armand Roquet, jeune enseignant adhéra dès son arrivée à Paris en 1934 à la S.F.I.O, fut un pionnier de la Ligue des Droits de l'Homme et à ce titre fut un farouche soutien du comité Blanche Maupas pour la réhabilitation des fusillés de Souain en 1915. Arrivé en 1940 à la Mancellière il y enseigna 13 ans, étant aussi secrétaire de mairie et, à ce titre aidant à la confection de faux papiers pour la Résistance pendant l'Occupation. A Avranches en 1953 (retraité de l'Éducation Nationale en 1968) il participa au mouvement de création des mutuelles enseignants, à la vie politique locale (à l'origine du PSA et du PSU), conseiller municipal sur la Liste de Gauche de 1983 à 1988.

 

LA MANCELLIERE Isigny le Buat
LA MANCELLIERE Isigny le Buat

Retrouvailles d’anciens élèves avec leur maître M. Vialas

1er rang de gauche à droite : Francis Badier, Julien Olivier, Gisèle Cordon-Huel, M. Vialas, Nicole Boivent-Heslouin, Françoise Chapelier-Olivier, Claudine Mauduit-Heslouin, Martine Gobé-Badier, Yvette Barbedette-Loqué, Michel Badier. 2ème rang : Marcel Levallois, Yves Turquetil, François Charuel, Fernand Heslouin, Roger Heslouin, Claudine Leblanc, Raymond Loqué, Raymond Valet (absent Gilles Guilmin prenant la photo).

 

Isidore Turquetil (1910- 2008)

 la vie « tambour battant »

Celui qui fut longtemps le doyen de la Mancellière était un sacré bonhomme qui, toute sa vie quasiment, fit danser les gens.

Né en 1910, dernier de quatre enfants chez des agriculteurs que rien ne prédestinait à ce singulier destin, il s'intéressa tout jeune à la musique, se bricolant dès l'âge de 8 ans, un  petit violon... dont il ne put jamais vraiment tirer une vraie note, avant de se faire offrir un vieux diatonique d'avant-guerre (la Grande !) qui lui mit un peu le pied à l'étrier, suivant à l'oreille les « violoneux » de l'époque Auguste Garnier de Montigny et Ernest Marie de Saint-Ovin.

Il se lança à 15 ans, cette fois avec un bel accordéon tout neuf, dans des assemblées, veillées, tueries de cochon, avant de s'attaquer aux noces, à vélo d'abord, puis à moto à partir de 1928. De longues « tournées » qui enchaînaient parfois trois noces à la suite, sans parler le dimanche des assemblées de villages ou des fêtes de conscrits.

Tout ça avant le service militaire en 1931 ; puis il exerça le métier de sabotier (appris chez le père Auguste Desfoux à Reffuveille) car la musique ne nourrissait pas son homme à l'époque ! Marié en 1935 à Marie-Louise Poulain, ils prirent la suite des beaux-parents dans l'épicerie-café qui ne ferma qu'en 1997. 

LA MANCELLIERE Isigny le Buat

Comme beaucoup d'hommes de sa génération, la mobilisation de 1940, les 5 ans prisonnier en Autriche firent une grande coupure, sans pour autant brider la passion musicale d'Isidore qui eut la chance de se trouver chez un patron musicien et même d'apprendre le saxo sur place, avant de ramener des pérégrinations de sa libération quelques instruments exotiques : banjo, accordéon-piano.

De retour au pays, il retrouva l'épicerie-café, les tournées avec son copain ducéen Clément Bouteloup pour les bals et soirées dansantes qui, peu à peu, avaient pris le pas sur les noces. En 1961, il fonda l'orchestre « Spoutnik Jazz », puis « Bébé Lune jazz » et tint la scène ainsi, entrecoupant les intermèdes d'airs de cornemuse jusqu'en 1990,  encore alerte octogénaire.

En 1987, la fondation du groupe folklorique local l'Avant-Deux (on en reparlera longuement en rubrique Isigny-le-Buat) ne pouvait le laisser indifférent et il sera quasiment jusqu'à son décès en 2008 un des piliers des spectacles et concours de la dynamique troupe, mais aussi de tous les évènements de la vie de son village. On le vit ainsi sonner de la cornemuse tout en haut du clocher lors de sa réfection en 1965 ! Comme dit précédemment dans le chapitre consacré à l’église.

Isidore était aussi indissociable du succès de l'extraordinaire commerce tenu avec son épouse Marie-Louise (décédée en 1997) et qui proposait tout ce dont on a besoin à la campagne. Rien n'était rangé dans ce bric-à-brac pittoresque mais Marie-Louise y trouvait immédiatement ce que le client voulait ! A la fin des années 90, c'était la dernière échoppe à des lieues à la ronde où on trouvait des cartons par centaines, des journaux, des babioles, autant de témoins d'une époque où ce genre d'échoppe aussi bien commerce que lieu de vie, aussi bien épicerie que bistrot, servait à satisfaire les besoins de tout le monde dans la commune, voire  toutes celles autour. 

Le BOURG de la Mancellière

souvenirs d'Emile Levalois

En 1937, les deux jumeaux  sortent enfin de la Moustière. L’école maternelle n’existant pas, ils  entrent en  CP dans la  classe unique de Mme Lambard qui doit gérer une trentaine d’élèves de cinq niveaux différents ! Heureusement, il y a les grandes filles du « certif » pour aider les « petits » à lire et à écrire. A Noël, je lis couramment avec la méthode « syllabique ». Je serai plus lent pour passer de l’ardoise à la plume « sergent-major »La mairie, une simple salle sur le coté.

En 1938, l’école du « Bas » (du bourg) est ré ouverte pour les CE1 et C2. Mais en 1940, les garçons regagnent l’école du Haut pour le CM1 et CM2.  Un grand merci  à Mr Roquet à qui je dois en partie mon entrée en sixième. Je passe même en 1943, à St Hilaire le « Certificat d’Etudes Primaires nouvellement institué ! » Et avec succès. Pendant l’occupation, des allemands logent dans les deux écoles, pendant un certain  temps. C’est le printemps, heureusement. Alors, la classe a lieu dehors, derrière l’école du Bas,  le  matin pour les gars, l’après-midi pour les filles.

En 1938, je deviens  enfant de chœur. Une sorte de promotion qui va m’entrainer à répondre la messe. Pour les enterrements  on allait chercher le défunt à domicile. Le glas avait annoncé le décès. Huit jours plus tard, il y avait une messe huitaine. J’ai assisté aussi à quelques messes de mariage et à bien des baptêmes. Dans la joie comme la peine, les cloches  ponctuaient les grands moments de la vie humaine. Le tocsin annonçait les incendies. Il retentit en 38 au moment de Munich. Je me souviens même de la cérémonie grandiose aux monuments aux morts, le 11novembre 1938, après la messe, XX ème Anniversaire de l’Armistice de 1918. De la lecture de  tous ceux  tombés «  au champ d’honneur ». Une foule immense était là,  stoïque et recueillie : les anciens combattants avec leurs décorations, les blessés au combat,  les veuves en noir, les enfants des écoles déposant des bouquets et chantant la Marseillaise. 

 J’ai vu les allemands arriver le 13 jullet 1940,  se précipitant dans les cafés, fêtant sans doute leur victoire. Je quitte  la Mancellière à la rentrèe de 1943. Le Père Pigeon m’ayant donné mes premières leçons de latin.                      

Au fond les deux écoles marquaient les limites du bourg de la Mancellière. Avec l’Eglise au centre (et le cimetière), ils étaient les seuls bâtiments du coté gauche qui borde la petite route goudronnée qui vient de Ducey  pour se confondre avec celle de Brecey -St Hilaire du Harcouët. Toute l’activité se mesure se mesurait à droite ou presque. D’abord la maréchalerie qui sera tenue, pendant deux générations,  par les Hamelin. Dans les premières lueurs de l’aube, il n’était pas  rare d’entendre le bruit, presque musical, du marteau s’abattant sur l’enclume. Il fallait,  en permanence, ferrer les chevaux. Et à partir de  juin, remplacer des dents de lames de lames de faucheuses. Entretemps, fabriquer des bêches, des haches,  des serpes qui demandaient un vrai savoir-faire. L’atelier forcément spacieux abritait une forge où le foyer était activé par un immense soufflet. C’était un métier rude où il fallait respirer des fumées acres et peu hygiéniques, mais, ô combien nécessaires dans ces zones purement rurales. On y venait aussi prendre un café ou téléphoner, car c’était la cabine officielle pour appeler le médecin ou prendre rendez-vous pour mener la vache au taureau. « Le père Hamelin » servait même de « crieur public », le dimanche après la messe pour les décisions municipales.

Plus bas, le  « père Helbert » tenait un « petit garage ». Il avait appris le métier de tourneur à Paris et était venu s’installer  pour  vendre  et réparer les vélos, dépanner les quelques moteurs des environs, remplacer des roues dentées des écrémeuses et boucher les trous des seaux à traire de façon à les faire durer. Il savait souder toutes sortes  de métaux. Et de ce fait, il avait, lui aussi une petite forge à charbon. En face un charron,   le Père de Bertrand Restoux, mon conscrit, assez outillé, pour fabriquer des tombereaux, courber des bandages et ferrer des roues. Il avait fait installer en 1942 un moteur électrique qui actionnait une scie circulaire,  une raboteuse- dégauchisseuse. Les allemands, un moment présents, avaient même réquisitionné son atelier pour fabriques des caisses en bois. Plus loin, Emile Lejard, plutôt charpentier, travaillait beaucoup dans les fermes, spécialement dans le domaine  du cercle en bois et des tonneaux.

Puis venait à gauche, le bloc des commerçants. En tête la boulangerie « Riquet » et sa petite épicerie. L’acquisition d’une C4, sorte de camionnette universelle, permettait de livrer du pain, des graines, des sacs de son ou de farines pour animaux, là où un chemin carrossable permettait d’atterrir. La baguette n’existait pas  encore ou seulement comme « flûte » à soupe. Les pains pesaient deux, quatre, six ou même douze livres, selon le nombre de bouches à nourrir. Le dimanche, on pouvait s’offrir une brioche comme dessert. Deux  fois dans l’année, une corvée de bois était organisée pour chauffer le four, jusqu’à cinq fois par jour ! J’ai aussi assisté, comme enfant de chœur, à une cérémonie festive appelée « Pain Béni ». En  ces temps-là, le pain était pratiquement sacré, car encore nourriture de base. Avant d’entamer la miche, on faisait une croix dessus. D’où parfois sa présence à l’église pour quelque cause noble, peu onéreuse qu’il fallait financer.

Immédiatement en dessous, le «  Mammouth » de la Mancellière, selon l’expression de ma fille, dans les années 1980. Il est vrai qu’on y trouvait bien plus que de l’épicerie. Vous pouviez acheter des pointes, des clous, des tapettes à souris ou à rats, des attrape-mouches, un bidon de pétrole, du « fil au chinois », des boutons, de l’eau de Cologne. Les femmes pouvaient trouver un corset à leur taille, des robes d’été, des chapeaux de soleil,  ou de « simples devant-té. Là,  on pouvait s’envoyer un apéritif avant midi ou une fine champagne, l’après-midi, les jours de fêtes. Là on s’approvisionnait en tabac. Ca c’était le travail de madame Turquetil et de son employée. « Zido » faisait taxi, avec une Citroên des années 30 (peut-être le fameux « As de Trèfle). Il possédait aussi un atelier moderne pourvu de machines pour  fabriquer des « sabots », la chaussure usuelle de ce temps-là. Féru d’accordéon, il animait parfois les soirées de mariage. Fait prisonnier, il se lancera, après 45, dans le folklore. Qui ne se souvient de ce couple qui tiendra pignon sur rue, jusque dans les années 90. Luttant contre le déclin  rural.

Ensuite, venait  le Père  Normand et son épouse, les sonneurs des cloches. Et une maison abandonnée qui aurait servi à un étameur ?

En toute fin, l’épicerie-café Desfoux avait aussi son originalité. Elle a possédait une pompe à essence de première génération actionnée à la main. On pouvait voir des barils de harengs ou de sardines salées qui pouvaient se conserver  longtemps très prisés pour la collation du matin, car vendus à la douzaine, sans oublier la « Morue salée » du Mercredi des Centres et du Vendredi Saint..  Dans le fond de la boutique, toute  un étalage de vaisselles destinées à  des cadeaux de mariage.

 Ainsi ce bourg  de campagne vivait pleinement au temps de mon enfance, même pendant l’occupation et bien après. Il participait, à sa manière à la vie rurale qui l’entourait. Avec ses durs métiers et ses divers commerces. Il était comme une sortie où la ménagère venait faire ses courses,  selon les besoins et  les possibilités de son porte-monnaie. Les hommes venaient faire ferrer les chevaux, et en profitaient pour  s’envoyer une moque de cidre ou  une tasse de café, » bien coiffé de Calvados selon la saison. L’horloge du clocher (inaugurée en 1935) égrenait les heures. Les cloches, le dimanche et jours de fêtes annonçaient  les offices, prétextes à de grands rassemblements. Lors  des mariages et  des baptêmes, leur son joyeux se faisait communicatif. Le glas de la Toussaint,  d’un décès ou le jour des obsèques, elles faisaient comprendre le destin de la vie humaine. D’où cette communion instinctive, unissant tous ces rudes travailleurs : paysans, ouvriers du fer, du bois et commerçants. Tous  tiraient leurs revenus de la terre, la  suprême valeur. Tous savaient le prix de l’argent : produit de leur labeur journalier. Aucun n’est devenu riche !

L’an dernier, ma fille, en août, m’a ramené dans ce bourg.  Les maisons sont encore debout. Mais toute activité a disparu. Je n’ai rencontré personne. L’épicerie Desfoux a  été abattue. A la place, la nouvelle mairie témoigne  que La Mancellière existe encore. Elle revit, quelquefois, pour qu’un ancien repose dans la terre des ancêtres !

Emile Levalois (30 mai 2018)

Le Moulin de la Roche

Souvenirs d'Emile Levalois

Le plus beau site de la Mancelliére, sans nul doute le château, nommé aussi manoir,  juché sur le sommet du plateau. Par temps clair, un immense panorama  du bocage bas normand, avec ses petites prairies que délimitent des talus fortement boisés.

Certes l’église, nouvellement restaurée, avec une flèche élancée témoigne qu’une paroisse a existé là, depuis fort longtemps. La commune, jadis autonome,  a disparu  dans l’ensemble du canton d’Isigny le Buat. Lui même  ayant avalé Brecey et Juvigny  Tertre, en   2014.

Dans mon enfance, la petite rivière qui descend du Marabou, offrait les ruines   d’un moulin abandonné depuis longtemps. Nommé Mancel. Peut-être à l’origine de La Mancellière. Mais seulement une hypothèse.

On chercherait, en vain quelque autre curiosité  susceptible de retenir un touriste empruntant la  D48 qui de Ducey remonte jusqu’à la  D 999 qui descend de Brecey à Saint Hilaire du Harcouët, au lieu dit « Val Auberge »

Pourtant, pour Papy Mil, il est un lieu que le gamin de la Moustière a souvent fréquenté. Il servait même de but de promenade  aux oncles et tantes, dans les beaux après-midis  d’été, quand ils étaient tous réunis dans les années 40. Mieux encore, les Levalois de Donville y sont venus pique niquer  près de vingt ans plus tard.

C’est que le Moulin de  la Roche ne manquait  pas  de pittoresque. Un chemin vicinal, tout juste empierré permettait d’y accéder. Suffisant pourtant pour les « moteurs à crottin ». Un accident de terrain avait, sans doute été jugé propice, à l’édification d’un moulin vers 1850. En effet, un bâtiment en pierre de taille, épousant la pente avait été édifié sur trois niveaux, pouvant supporter au moins trois  roues à aubes  En bois, bien sur. Cela avait été certainement la partie plus facile à réaliser. Les ressources en eau, étant éloignées de près de deux cents mètres avaient du solliciter davantage les méninges de l’architecte ! Il avait fallu d’abord écrêter la pente rocheuse qui surplombe le bâti  pour tracer un chemin de terre à double usage.  Au bas de la pente, sur  le coté, il avait fallu creuser un genre de canal qui amènerait l’eau jusqu’au bief, susceptible de retenir l’eau. Des  vannes à cran d’arrêt permettaient de libérer le flot. Ainsi,  en chute libre, il dégageait une force motrice non négligeable pour actionner les roues.

L’autre partie du chemin se perdait dans un bois. Mais au pied, un étang artificiel avait été obtenu en construisant un mur de pierre qui cernait une petite vallée où venaient se perdre deux ruisseaux dévalant ’un coteau qu’on avait du déboiser. On obtenait ainsi une eau appréciable qui pouvait se gonfler dans les mois pluvieux et les gros orages d’été. Des vannes réglables, ouvraient sur le canal, permettant de maitriser le débit. A l’opposé, pour éviter le trop plein, une sorte de gueule béante évitait une inondation qui aurait mis à mal le mur lui-même. Au fond une prudence, une sécurité, montrant le bon sens des ancêtres.

Pour retenir la terre du chemin, sur son coté ouest, on avait planté une double rangée de hêtres. Un siècle plus tard,  une magnifique avenue propice aux promenades. Des amoureux,  sans doute, ont même gravé les initiales de leurs prénoms sur les écorces des  arbres.

Derrière l’étang,  le  coteau herbu empêche de prolonger le regard. En fait, il « camouffle » le dernier village de la Mancellière, dénommé « Officière ». On raconte que les allemands n’y sont jamais allés, lors de l’occupation. Pour preuve, les voitures à cheval ne pouvaient sortir que par la Chapelle Urée.

Dans l’intérieur du moulin, de grandes roues dentées, tels des dérailleurs géants, actionnaient les meules de granit pour écraser le blé, l’avoine ou le sarrasin.

Je n’ai jamais vu les trois roues motrices fonctionner en même temps et je pense même que seule la  plus grande servait encore pendant la guerre. A l’étage en dessous, avait lieu le blutage, grâce à un tamis fin qui ne laissait passer que la « fieu » pour utiliser le patois du lieu.

Vu son érection tardive, le moulin,  n’a pu connaître qu’un succès relatif, sauf pendant la « Grande Guerre ». Les eaux de la Roche, bien maigres, l’été, ne permettaient pas une activité permanente. Et la révolution industrielle est déjà commencée. Témoin », les Lettres de mon Moulin d’Alphonse Daudet, ennemi du progrès (1866) Toute activité a du cesser peu après 1945. Seule la guerre avait pu la prolonger sur le plan local.

Les deux gamins de la  Moustière s’y sont  aventurés. En 38/39, l’arrivée d’un  moteur à essence, sublimation des mastodontes à huile lourde avait attiré leur curiosité. En 1942, sans doute pour obéir à l’occupant, toute l’école s’était déplacée pour passer sur la « bascule » !  Les deux jumeaux sont venus, parfois, acheter un kilo de farine blanche pour l’offrir aux grands parents à Noël. Un luxe en ce temps de privations !

A l’été 1943,  j’ai pris mes premières leçons de latin, auprès de l’étang, avec le père Pigeon !

Il y a plus de quarante ans que je n’ai pas revu ces lieux. L’évoquer aujourd’hui, simplement le désir d’aller rechercher un coin pittoresque et  un tant soit  peu sauvage. Essayer de  faire revivre un de ces premiers moments de l’industrie (industrius= habile) qu’ont connus mes arrière grands parents Levalois-Heslouin et de nombreux descendants.

Ce qui m’a fait penser au récit de la Genèse : « Croissez et multipliez-vous. Achevez l’œuvre que j’ai commencé » (chapitre 2 )

 Emile Levalois (10 avril 2018)

Le percheron de la Moustière

Souvenirs d'Emile Levalois

Aucun propriétaire dans ce village purement rural du bocage normand. La terre pourtant, la seule valeur prisée, propre à l’élevage et à la polyculture. La « tenue » de six vaches exigeait la présence d’un cheval, seule force musculaire, pour exploiter  cette petite ferme et faire vivre deux personnes, en guise de retraite.  Dans les bonnes années, cela permettait des économies,  pour aller au médecin ou quelques achats nécessaires pour le vêtement, ou les conditions de vie matérielles. C’était, au temps de mon enfance, dans les années 30, pendant la guerre, bien avant les «  Trente Glorieuses »….

Le  percheron, ce cheval de trait, représentait la pièce maitresse, vu son prix d ‘achat et les services qu’il rendait. Aussi en prenait-on grand soin. Son habitacle, l’écurie. Sa nourriture,  l’avoine et des bottes de trèfles. Tout cela le différenciait de l’élevage bovin. En général, il faisait corps avec son maître. Il y avait une sorte de collusion, tellement ils étaient habitués l’un à l’autre. On ne prêtait pas son cheval, on se louait avec lui. Quand le matin, son maître arrivait, il n’était pas rare de l’entendre hennir. Il prenait soin de le toiletter, toutes les semaines. Il l’étrillait, le « bouchonnait », taillait sa crinière, sa queue et même lui coupait les poils au-dessus du sabot. Il l’accompagnait chez le Maréchal Ferrand, ce qui devait être un supplice, car il était retenu prisonnier, pour  qu’il se tienne tranquille, dans une sorte de cage.

L’attelage,  coûteux, entretenu régulièrement par un bourrelier, variant selon les travaux. Un simple licol suffisait pour tirer la charrue. Mais pour le tombereau, il fallait mettre la bête en limon, faire en sorte que  l’animal n’ait qu’à tirer. D’où la selle et la « surventrière », en supplément, pour équilibrer le poids de la charge, sur les deux roues.

Dés le mois de novembre, commençait le charroi du fumier. En février, suit le lent et long labour  des champs. Puis le hersage pour les semailles de printemps, les plantations de pommes de terre et le repiquage des betteraves. Puis, en juin, le temps  de la rentrée des foins en juin et  des  gerbes  des moissons, en plein été pour gagner les fenils et les granges. Si quelque orage grondait, le soir, on mobilisait toutes mains (même celles des jumeaux !) et demandait au percheron de fournir un effort supplémentaire pour mettre la  récolte au « sec », quitte à la décharger le lendemain. Puis enfin arrivait le tour des pommes de terre et des betteraves qu’il fallait mettre à l’abri.

Pour les pommes,  ça pouvait attendre. Tout le monde participait à la cueillette. Mais en année d’abondance, le cheval devait emmener le tombereau surmonté de sacs à la gare du Pond’Oir, distante près de quatre kilomètres, pour la distillerie de Ducey. Monsieur de Tesson avait même fait construire « une banne, » sorte de tombereau allongé (les arrière-grands pères auraient peut-être les auteurs ?) pour augmenter la charge tirée par trois percherons.

En plus de ces travaux, le brave « bourrin »devait assurer les déplacements à Saint Hilaire pour le marché, ou à des obsèques dans la commune voisine, ou la visite à des membres de la famille.

Mais, au contraire du ‘P’tit Cheval blanc de Brassens, Réveil (c’était son nom)  était « bichonné ». Quelqu’en soit l’utilité, travaux, déplacements ou visite, celui-ci était « déttelé » à l’heure de  midi, abreuvé et pourvu de sa ration alimentaire. Et  ayant son « home ».

Ce portait, celui d’un simple cheval de trait. Non, celui d’un couple. L’homme et la bête ne faisaient qu’un « corps ». Image peut-être du terroir de mon enfance vécue au milieu des petites gens des champs.

Emile Levalois (11 juin 2018)

Le 31 juillet 1944

Souvenirs d'Emile Levalois

L’Institut Notre Dame d’Avranches étant occupée par  les allemands, les internes avaient été disséminés en ville. Ainsi je me suis retrouvé en 6 ème en 1943, rue St Martin, chez les   sœurs de St Vincent de Paul. Locaux exigus avec pénurie de papier et ravitaillement réduit au minimum. A part cela, les événements de la mappemonde semblaient bien lointains. Nous allions librement en promenade sur les grèves ou au bois d’Apilly. Aux vacances  de Pâques, j’avais été en vacances normalement, chez ma tante à Chalendrey.

Or le 6 juin, comme nous déjeunions, vers 8 heures 30  le Père Danguy se mit à claironner, dans le réfectoire : « les Américains ont débarqué sur la cote du Calvados ». Tonnerre d’applaudissements !

Et relâche toute la journée. D’ailleurs, déjà beaucoup d’internes avaient rejoint leurs familles. Le lendemain matin, une « rumeur »  courut : un avion avait bombardé un dépôt d’essence dans la cote des « M ». Soudain, vers les 14 heures, des avions lâchèrent  des  bombes sur la place Notre Dame des Champs. Cette déflagration soudaine, secouant le sol fit descendre toutes les vitres en ouvrant portes et fenêtres. Deux abbés rassemblant le petit groupe d’internes encore là, nous filons, ventre à terre, vers le stade que borde un chemin creux qui semble propice à servir d’abri. Une second vague pilonne à nouveau la ville, peut-être une troisième. La peur, au ventre, nous attendons  qu’un grand calme revienne.

Je ne rejoins pas mes parents, mais décide de gagner Chalendrey à pied  avec quelques vêtements de rechange. Vers les 17 heures la route de Pain d’Avaine est pleine de gens qui fuient, ne sachant peut-être pas où ils coucheront ce soir. A 19 heures j’arrive chez ma tante pas très ravie de me voir seul. Le lendemain, une voiture prêtée par le Dr Béchet, transporte ma mère, atteinte d’un phlegmon à la gorge, avec mon père et mon frère. Peu de jours après, nous sommes recueillis par la famille Lévêque, au village des Boutillères. L’accueil sera magnifique.

Participant aux travaux de la ferme : foins et moisson, nous avons une table  fournie et un gîte plus que convenable. Nous avons pris avec nous le grand père, fort perclus de rhumatismes.

Au fond, pendant près de deux mois, nous ne savons rien   de ce qui se trame du conflit, à part quelques rumeurs, sans fondement, tantôt optimistes, tantôt pessimistes. Il y a bien quelques avions qui volent surveillant les routes dont la N175 distante d’à peine deux kilomètres et qui me flanquent la frousse. Au fond, grande incertitude du lendemain !

Certes, à partir du 25 ou peut-être du 26 juillet, le vrombissement des avions se fit plus intense. Mais sans plus.

Je me souviens particulièrement bien du 31 juillet. Il faisait très chaud.  Tôt le matin, ma mère et mon frère étaient partis pour l’enterrement d’un voisin de la Moustière, à la Mancellière. Au début de l’après-midi, on avait amené le grand père sous les pommiers. J’étais chargé de  lui tenir compagnie. Mon père, en ouvrier du bois était en train de confectionner un banc, semble-t-il. Soudain, un homme arriva,  en courant, invitant sur ordre, du maire, tous les hommes valides à rejoindre le bourg immédiatement. Avec toutes les pompes à bras disponibles. Les allemands qui servaient de « vague kommandantur » avaient mis le feu, principalement à l’école, avant de déguerpir. Et cela menaçait de se propager à la partie principale du bourg. Et  mon père et les deux hommes de la ferme emmenant la pompe dans un tombereau, de partir. Certes ces allemands, étaient là depuis deux mois. Ils n’embêtaient personne. On leur procurait à manger. Resté seul avec le grand père, je  ne me sens pas rassuré !

Ma mère et mon frère rentrent vers les 18 heures. Ils ont du se camoufler, non loin du carrefour du Pont d’Oir, pendant prés de trois heures, car  les chasseurs américains piquent en permanence sur les allemands, en pleine déroute, leurs véhicules cherchant un abri pour échapper aux bombes. Ils ont pu profiter d’une accalmie pour se faufiler à travers les champs, à  la droite de la route qui mène à Pain d’Avaine. Ils ont eu très peur.

 Vers 19 heures, les hommes rentrent « guillerets ». Non seulement le feu a été facile à maîtriser, mais ils ont vu  « les américains » !!! Ayant donc débordé Ducey, par la RN 175 ! Puis, à la nuit tombante, surgissent deux soldats allemands, portant une barbe d’au moins huit jours, hirsutes, titubant presque de fatigue. Jeunes sans doute, mais i tenant serrée contre eux, leur arme  automatique. Ils nous firent comprendre qu’ils avaient faim. On leur amena presque un demi-lapin, un gros quignon de  pain et un broc de cidre «  pur jus ». Leur appétit leur fit pratiquement engloutir le tout. Ils nous firent signe alors qu’ils désiraient dormir. On leur montra la grange : un homme étendit de la paille d’avoine. Ils durent dormir lourdement. Et tout le monde de rentrer dans la maison pour en faire autant. Le lendemain matin, ils avaient  fui. Selon les adultes, ils avaient déserté et recherché à se  constituer prisonniers. La 175 n’était pas loin.

C’est alors que ma mère, Clémentine Levêque et les deux jumeaux, traversant quelques champs, découvrirent, à leur tour, les américains  tout près de Pain d’Avaine. Ils nous lancèrent du chocolat, des bonbons  ce que nous appellerons des chewing-gums. C’était certainement de l’infanterie, car il n’y avait pas de pièces d’artillerie ni de chars. Mais, ce n’était pas non plus des fantassins. Tous étaient assis dans de gros camions, les fameux GMC. Puis suivaient, régulièrement  quelques « Jeeps » et une ambulance (Croix Rouge). Les mêmes unités se  succédaient, à intervalles réguliers. Ma mère fit même cette remarque : « Ils sont bien habillés ». Les avions avaient  pratiquement disparu. Preuve que nous étions libérés !!! Au fond, « l’Exode des Boutillères »,  un « havre de paix » !

 

Dans les années 2.000, en passionné de l’histoire du second conflit mondial,  grâce à de nombreuses lectures (La bataille de Mortain du Dr Buisson et le tome VIII de l’histoire de l’armée américaine, le seul traduit en français, un énorme pavé), j’ai essayé de comprendre la progression de l’armée américaine, en ce qui concerne le département de la Manche commencée le 6 juin 44 à Utah Beach. Après un débarquement difficile, malgré le mauvais temps, l’armée du général Bradley avait pu couper le Cotentin en prenant Carteret le 18juin. Et Cherbourg le 29 seulement. Mais inutilisable. Ensuite, par un temps couvert peu propice aux sorties aériennes, elle s’était embourbée dans les marais et les petites haies bocagères, face à une armée allemande très aguerrie, efficace dans sa forme défensive. La prise de Saint-Lo, survenue seulement le 19/20 juillet avait coûté trop cher en vies humaines. Les blindés étaient restés pratiquement à l’arrêt !  Alors  Bradley en connivence avec Le général Mallorey, chef des forces aériennes, monta l’opération «  Cobra ». Le 25 juillet , dans un périmètre de douze kilomètres  de long et deux de large,  entre St Gilles à Marigny, 5000 tonnes de bombes furent larguées qui semblèrent « la fin du monde » dira le chanoine Voisin, présent sur les lieux. Dans cette  trouée béante, une armée de fantassins d’abord, bientôt relayée par des  chars, déborda les allemands. Dés lors Coutances et Granville  furent atteints, sans grandes escarmouches. La Division Dagaer, alors en pointe, passant sous Avranches, empruntant la 175 et trouvant le Pont de Pontaubault intact, arrivait au fameux carrefour du V. Bradley remportait donc une victoire décisive. L’opération « Overlord »  était pleinement réussie. Patton, à la tête d’une nouvelle armée, la 3 ème filait vers Le Mans (Via St James et Ernée). Le VIII éme corps allait libérer la Bretagne. Et par la RN 175   le reste l’armée était engagé vers St Hilaire du Harcouët. En ce 1 er août, le Pont de la Paveille à l’entrée de la ville (sinistrée par les bombes), il devait y avoir  un sérieux problème avec toutes ces troupes venant de Pain d’Avaine et Ducey. Le général Bradley, moins connu que Patton,  fera partie du cercle restreint  des seuls généraux américains  qui finiront  à quatre étoiles tout comme Eisenhower et Marc Arthur. C’est  dans la Manche qu’il démontrera ses qualités de manœuvrier. Spécialement dans le sud, avec sa  contre-offensive de Mortain (7/12 août) face à la réaction allemande.

Emile Levalois  (14 juin 2018)

Emile Trochon

Souvenirs d'Emile Levalois

 

En 1942/1943, la guerre battait son plein, sans qu’on ne sache rien de ce qui se tramait. L’armée allemande dont le Glaneur de la Manche vantait « les prouesses » avait pratiquement déserté la campagne. Mais « l’Occupation » se faisait de plus  en plus sentir. A cause des  restrictions  alimentaires ou vestimentaires. Les frusques ne suivaient pas la mode. L’école finissait en juin. Alors les gamins étaient mobilisés pour tuer les doryphores qui envahissaient les pampres de pommes de terre. Pour parer aux « manques », ils faisaient le tour de la commune pour ramasser les vieilles hardes, les vieux papiers qu’on expédiait je ne sais plus où.

Vu la pénurie, alimentaire, très sensible, surtout en ville, le « Marché Noir » formellement interdit par l’occupant qui le pratiquait lui-même, était devenu une institution ! Le franc et le mark allemand qui avaient cours ont pu permettre quelque enrichissement. Mais le beurre, les œufs, la viande (abattage clandestin), la volaille, la farine et les pommes de  terre, permettaientt le troc.

C’est ainsi que les jumeaux furent chargés de récolter des œufs, au prix « officiel », pendant les vacances. Comme ils étaient « allant », ils vaquaient dans la commune pour dénicher  cette merveilleuse monnaie  d’échange. Ainsi, ils sont allés jusqu’à la Haiziére en Montigny. Souvent aussi, ils allaient à la Villière, au-delà du moulin de La Roche et de la cote des Noês. C’est là qu’était la meilleure cueillette. Et mon père, le dimanche, repartait avec une grosse valise qui pouvait contenir plusieurs douzaines d’œufs bien emballés. Pour une destination inconnue…

Mais Emile garde un souvenir ému de ce vagabondage. En ce coin reculé de la Villiére, vivait Emile Trochon, un célibataire, dans une masure d’une seule pièce. Il soignait sa vieille maman atteinte de rhumatismes déformants. Elle était toujours couchée et avait bien du mal à se servir de ses mains pour manger Cet homme avait du plaisir à nous recevoir. Il nous gardait le produit de ses poules, si nous lui promettions de revenir, la semaine suivante. Son accueil simple et chaleureux nous invitait à passer quelques instants avec lui. Peut-être que cela lui permettait de vaincre une grande solitude. Il nous parlait de ses années passées dans les tranchées comme fantassin, pendant la guerre de 14/18. Il nous montrait quelques reliques qu’il avait rapportées du front comme des balles et des détonateurs( ?) au « fulminate » .C’était son mot. Et nous écoutions volontiers ce qu’il racontait de cette expérience de vieux combattant. Seul et à la main, il exploitait un maigre lopin de terre en propriété.

Face  à ces deux  gamins, ce survivant de la Grande Guerre, fier d’avoir fait son devoir, semblait un héros. Aujourd’hui, avec le recul du temps et ma culture, dans toute sa simplicité et vu l’époque, Emile Trochon , un saint. Je  l’ai revu, en 1951, à un enterrement à la Mancellière. Dans son costume de velours, il n’avait rien perdu de sa prestance naturelle. Un beau souvenir de mon enfance !

28 février 2018

La corvée de battage à la Moustière

Souvenirs d'Emile Levalois

Quand l’août  avait livré ses grains, les granges remplies de gerbes attendaient  l’événement le plus important de l’année : celui des battages. Guère avant la mi-septembre, car le sarrasin murissait tard. Il fallait mobiliser les énergies de plusieurs voisinages. Et chacun,  selon son âge et ses capacités. Et même son sexe, dirait-on, aujourd’hui.

Branlebas de combat déjà la veille. Les femmes devaient  plumer les oies et éplucher les légumes, bref assurer l’ordinaire. Tard dans la soirée, plusieurs chevaux devaient amener la «mécanique ». Composée d’un gros moteur à huile lourde juché sur une charrette, fortement serti qu’il fallait  caller. Ensuite, il fait mettre bien en ligne, le « grand travail », autrement dit la batteuse, une sorte de grosse caisse renfermant ses « entrailles » pour digérer la paille et le grain. .Une longue et large courroie en cuir suffisamment tendue reliait le tout. Cela exigeait une aire en  terre la plus plane possible.

Lendemain matin, vers 7 heures 30 environ, tous les travailleurs à leur poste, la première explosion « réussie » mettait en branle la bête, faisant hurler tous les chiens du village. Dans la grange, montés sur le tas, les pseudo-adolescents balançaient les gerbes. Aussitôt, de jeunes adultes les trainaient au pied de « l’ ogresse ». Les plus costauds coupaient les liens de paille, avec un gros « Opinel », et hissaient  les gerbes, l’épi en avant, sur la tablette. Vu le danger que pouvait présenter la gueule hérissée de dents, lancée à toute vitesse, seul le responsable de l’engin, avait le droit  d’engrener. Lui seul, au fond dictait le rythme de  toute la chaîne. En bout, une  sorte de queue béante, éjectait la paille toute chiffonnée. Deux  femmes, le  foulard sur la tête, avec une fourche en bois, la secouaient pour en extraire les derniers grains, avant de la distribuer au cercle des botteleurs. Sur le coté, par « trois mamelles » « pissait » le grain que des sacs  chanvre, recueillaient. Là, deux solides gaillards allaient déposer au grenier le résultat de la récolte. Ce n’était pas simple de monter par une échelle étroite et de franchir la trappe, avec une aussi lourde charge !

Le blé battu, «  relâche »,  car il fallait changer les « grilles » pour passer à l’orge ou tout autre céréale, moment fort apprécié dans cet atmosphère de poussière : les jeunots  proposaient du cidre pour mouiller les bouches ou désaltérer.

A la ferme, les femmes ne chômaient pas non plus. L’une rôtissait les oies dans un vieux four à pain préalablement chauffé. Dans la cheminée une grosse marmite de lard salé bouillait avec des pommes de terre. Dehors, on dressait une grande table avec tout le nécessaire. Sans oublier les pichets du meilleur pur jus et les pots de rhubarbe pour unique dessert.

Effet, dans la première ferme, la corvée n’avait duré  guère au-delà de midi. L’après-midi, elle recommencerait vers les deux heures, à la ferme d’à coté distante d’à peine cent mètres. D’où un déplacement rapide du matériel. Les gens avaient donc le temps de se restaurer et de souffler. Et le soir, le second repas, commencé avec une soupe au pain et à la « graisse » pouvait durer plus longtemps. Les rasades de « gnole » aussi. Il pouvait y avoir des retours à la maison,  un peu difficiles dans la nuit, surtout si le lendemain, aucun ouvrage ne pressait.

L’année 40 ne posa pas de problème, chacun s’étant prémuni pour que le moteur tourne ! Mais l’occupant en 41, 42 et 43  se montra chiche de gasoil. Pourtant, comme il « réquisitionnait », il fallait bien que le blé se batte. Et les braves gens de « cheu nou » déclaraient le moins possible de surfaces emblavées ! Les battages eurent bien lieu, selon les possibilités ou d’éventuelles réserves. La ligne électrique qui passait à proximité fut mise, au moins une fois à contribution.

Pour le sarrasin, récolté tard, j’ai vu réapparaître les fléaux et j’ai même actionné une « vanette ». Dans d’autres fermes, de petites batteuses à tambour  actionnées par un tourniquet attelé de trois chevaux (renouvelés) : un retour au passé.

Enfin, un jour de corvée de battage de ces années-là, les deux jumeaux, ayant eu vent de l’aubaine, allèrent contempler, oui  contempler, une énorme machine à vapeur qui entrainait gaillardement le « grand travail ». En ces temps-là, où le progrès semblait avoir reculé, ce  fut un émerveillement ! Car, pour eux, la vapeur, ils ne l’avaient pas vue ailleurs qu’au Pont d’Oir , sur rail et à distance !

Le 2 juillet 2018

 

 

Les  VISITEURS  de  LA  MOUSTIERE

 

Souvenirs d'Emile Levalois

 

En ce mois de novembre, le ciel était si bas, qu’on aurait dit qu’il touchait le sol. Il était à l’image de cette sombre époque où le temps semblait avoir reculé. Dans cette Mancellière, mon unique horizon, un vague à l’âme étreignait chaque feu, qui pleurant un prisonnier, qui n’admettant pas la défaite, qui regrettant  l’héroïsme de 14/18. Certes, pas d’allemand ; il s’essoufflait devant Moscou ou dans le Caucase à des centaines de lieues. Mais on le sentait présent, capable de surgir  de partout ou de nulle part, en uniforme ou en civil, traquant quelque réfractaire ( S.T.O.) ou parachutiste sauté d’un avion abattu, soupçonnant des velléités de résistance. Les rares postes de radio avaient du être livrés comme les fusils de chasse. Mais tout le monde n’avait pas obéi. On pouvait craindre des fouilles inopinées ou des dénonciations  vidant de vieilles rancunes. Certes, sur la table, contrairement aux villes, le pain gris abondait, comme aussi le lait, la viande, le beurre et les légumes. On se plaignait du manque de sucre, de chocolat et de savon. Chaque femme s’essayait à remplacer le café par des mixtures pires au goût qu’un vieux sirop d’apothicaire d’antan. Beaucoup trafiquaient pour le vêtement, les chaussures  ou les pneus de « bécanes d’un autre âge ». Quant à p’tit Mil, il ne se sentait frustré que du bol de cacao, le matin ; de la banane hebdomadaire et des oranges, à Noël.

Sur la route, l’auto du médecin, quelques vélos. Le cheval régnait à nouveau. Posséder un demi-sang et une petite carriole relevait du luxe. C’est que les gamins, grands joueurs de toupies s’en donnaient, à cœur joie sur le macadam quasiment  déserté. Ainsi s’écoulait le temps…..

Or un soir, le glas de la grande cloche tinta lourdement et longuement : elle annonçait  que « Zidore Turquetil », était décédé. Il serait enterré deux jours plus tard, le temps que des hommes volontaires puissent arpenter un grand nombre de villages pour avertir les gens. Le mort, ni un hobereau au nom à rallonge, ni un paysan cossu, mais un homme du terroir, archi-connu des communes voisines, car expert en animaux. La profession de vétérinaire n’avait pas encore franchi les bornes de ces lieux. D’ailleurs, dans le Mortainais, les grosses propriétés étaient rares, personne ne pouvait s’offrir le luxe de faire venir un «  médecin » pour animaux. Isidore Turquetil était donc mobilisé pour son savoir issu du fond des âges. Il indiquait le remède pour le piétin d’une brebis et  n’avait pas son pareil pour redresser un poulain  ou un veau mal tourné,  dans le ventre de la mère. Il avait eu droit à la grosse cloche et il aurait droit à un enterrement avec « embellie », car ce grand et solide gaillard,  malgré ses soixante dix ans passés, n’avait jamais accepté un sou, en échange du service rendu. Et tout le monde savait gré au curé d’avoir agi ainsi. On célébrerait non un grand de ce monde, mais un vrai serviteur, au sens de l’Evangile. Rien n’est plus grand que la gratuité !

Aujourd’hui, bien des gens instruits riraient de telles pompes. En ces temps-là, on savait honorer ses morts. Tentures et chapes noires, catafalques, cierges et autres bricoles servaient de symboles traducteurs à tout ce petit peuple  qui n’avait pas dépassé le stade de la communale, ou des cours du soir pour les plus anciens. La religion, pour eux, ils l’avaient appris par cœur, sans toujours bien comprendre, dans le catéchisme de Monseigneur Guérard.

Le son de la cloche, à la Moustiére, avait émoustillé la grand mère. « Il va fallé qu’j’tue eun poule, car il faudra ben r’t’nir à manger tes deux frères, car ils viendront certainement ». Et le grand père, presque octogénaire, perclus de rhumatismes déformants avait répondu positivement. Mettez-vous à sa place ! Il venait tellement peu de monde à la Moustiére, dans ce coin perdu, par les temps qui courent ! Il aurait de la visite, celle de ses deux frères, une aubaine ! Et ce taciturne gouaillerait comme un botteleur, un jour de battage. Il se doutait bien aussi que là-haut, à Reffuveille, à cinq kilomètres, le brave Isidore, un grand et svelte homme, aurait à subir les sarcasmes de la belle-sœur : « V’là qu’tu vas descendre à la Mancelliére. A quelle heure vas-tu r’veni et dans quel état ! » Chacun avait tiré ses plans.  « Ti Mil » aussi qui serait de corvée, comme enfant de chœur. Il n’irait pas à l’école le matin, il aurait un peu d’argent : il n’en fallait pas plus pour réjouir un gamin de onze ans. Dame, un enterrement, ça pouvait rendre gai, pourvu qu’on ne fasse pas partie de la famille. Surtout que le mort avait fait son temps sur terre. Les trois bistrots du bourg avaient même embauché du personnel supplémentaire pour la circonstance. Et la grand mère de s’affairer……

Le lendemain, de bonne heure, le « petit Emile » avait gagné la sacristie pour revêtir la soutane rouge et le surplis blanc. Et le curé, le porte-croix, les chantres et les deux enfants de chœur s’en étaient allés chercher le corps par une route mal empierrée et un chemin boueux . Arrivés à la maison, tous, sauf le curé qui devait rester à jeun, avaient droit à une tasse de  café «  infâme ». Le prêtre, après quelques formules en latin, bénissait le corps avant la « levée », pour utiliser le terme de l’époque. C’était dire que le trépassé allait quitter les lieux où il avait vécu les trois quarts de sa vie Six jeunes gens, vu la corpulence  du défunt,  grimpèrent le cercueil, dans une carriole, la plus belle de la commune. Tendue d’un drap blanc. Tirée par un cheval noir, docile à souhait. Peut-être même couvert d’un voile noir. Et le cortège s’élançait, précédé par la Croix, du curé et ses acolytes. De temps en temps, l’officiant récitait un couplet  du MISERERE. A chaque détour d’un chemin, à chaque croisement de la route, la lente procession silencieuse grossissait de quelques unités qui se signaient, au passage de la Croix, avant d’aller se placer derrière la famille. On n’entendait que le bruit des sabots du cheval et les roues bandées de fer du corbillard improvisé. C’était surprenant et émouvant à la fois. Cela impressionnait le second jumeau de la Moustiére. Il sentait que quelque chose d’important se vivait.

Du bourg de Reffuveille, rasé de près, en costume noir, élégant avec sa chaîne de montre qui pendait sur le devant du gilet assorti, le grand oncle Isidore cheminait, lui aussi, en carriole à cheval. Il n’était certainement pas loin du Vieux Bourg de la Chapelle Urée où il prendrait, en passant son jeune frère, Auguste. La route paraîtrait moins longue  à ces anciens de la Grande Guerre.

A la Moustière, la grand mère, vite habillée, ayant tout prévu pour l’après-midi, avait gagné le bout du chemin, pour ne pas rater les deux compères qu’elle devait inviter à dîner. Une simple formalité. Seul le grand père devait trouver le temps long. Il  devait maugréer en lui-même contre ses douleurs qui l’empêchaient de marcher. Il ratait, une des dernières occasions de sa vie, de rencontrer des gens qu’il avait connus, certains depuis fort longtemps. Chez qui il avait  travaillé, bien souvent, pour relier les tonneaux . N’était-ce pas le temps de piler les pommes !

 

Et un peu avant les 10 heures 30, les trois cloches lançaient, à travers la campagne leur son grave et pointu. Devant le porche de l’église, une foule énorme, soudain calme et recueillie. Les femmes croisaient les mains et les hommes ôtaient leurs chapeaux. « Le corps arrivait ». Il allait pénétrer dans l’église où il n’y aurait pas de place pour tout le monde. Avec toutes ces tentures noires, ces ornements noirs, les chants lugubres du « Requiem » et du « Dies Irae » résonnaient sous la voûte. En ces temps reculés, incompréhensibles aux gens d’aujourd’hui, mais encore défendus par les traditionalistes, on se serait cru dans une  « vallée de larmes ». Un existentialiste trouvant la destinée absurde, aurait peut-être communié à cette liturgie funèbre et funeste. Dieu, en ce jour maudit, tragique, semblait mettre dans la bouche des chantres des paroles de colère. Où était-il le « Crucifié par amour des hommes, le Ressuscité du matin de Pâques, Celui qui avait réconcilié le Ciel avec les hommes. On était bien dans la religion de la peur. Il faudra Vatican II pour revenir à l’espérance évangélique. Comme on en était loin ! Le silence pesait. Seulement troublé par l’insolente sonnette, au moment de l’élévation !

Quand les premières notes du « Libéra me » annonçaient l’heure de la séparation  et le retour de la dépouille mortelle à la terre, le chagrin de la famille redoublait. Les femmes pleuraient. Les hommes stoïques se raidissaient, le visage  de marbre. Agenouillés ou debout, à cet instant précis, tous les présents semblaient communier devant le drame de la mort, au moins dans ce court instant ! Au cimetière, curiosité, tout le monde se sentait comme libéré. Chacun, ayant béni le corps et salué parfois gauchement la famille proche, s’en retournait à ses occupations. La vie reprenait ses droits. Ce jour-là, vraiment le refrain connu prenait toute sa valeur : « Au moins, il n’est pas parti tout seul. Il a bien mérité cela, Isidore Turquetil. Lui qui s’est tant dépensé pour les autres ! »

Et les cafés de se remplir, bien au-delà de midi. Devant une tasse d’affreux mélanges, mêlés d’une eau de vie douteuse, les hommes étaient heureux de  retrouver un parent, un ami, de vieilles connaissances. On parlait des femmes restées à la maison, des enfants. Des semailles et du cheptel. Des prisonniers, bien sur. De cette « maudite guerre » qui n’en finissait pas. On n’en savait pas grand chose. On souhaitait la défaite allemande. Sans bien savoir comment cela serait possible.

 Isidore et Auguste s’éternisaient un peu trop, au gré du grand père. Debout sur le seuil de la porte, tapant avec son bâton, il manifestait une grande impatience. Les deux jumeaux aussi. Ils avaient du repartir à l’école, sans avoir vu les deux grand oncles. Eux aussi aimaient les visites. Jamais après-midi ne leur sembla plus longue et plus insipide. Quand, à 16 heures30, le maître indiqua la fin du supplice, les deux gamins faisant fi des copains, rentrèrent à toute allure, satisfaits que les deux grands oncles fussent encore là ! Ils nous réservèrent un accueil dont je garde un excellent souvenir. Il semblait que « ces gens d’âge plus que mur » accordaient une espèce de prix inestimable, . J’appellerais cela, aujourd’hui, l’espérance ou encore mieux, la certitude qu’ils étaient contents de voir du blé en herbe. « Savoir que la vie continuerait après eux, un sens qui en disait long sur la profondeur de leurs consciences ». Le savaient-ils ? Ce n’est pas certain ! C’était, sans doute, un héritage venu de leurs lointains ancêtres. Une valeur, une sagesse, tout simplement !


Mais ce moment  sonnait, aussi, le glas de la journée. Il fallait repartir. Le grand père, dans un dernier effort pour les retenir ou prolonger le temps, ou même le suspendre,  proposait « une dernière larme ». Et les trois complices de se rasseoir quelques instants.

C’est alors qu’ouvrant leur porte-monnaie, chacun des deux oncles  extrayait une pièce de « quarante sous »  pour les deux jumeaux. C’était leur manière, bien à eux, de dire merci, d’exprimer leur contentement. Sur le seuil de la porte, la mine réjouie, le grand père regardait s’éloigner  les deux lanternes dans la nuit déjà tombée. La grand mère était partie traire l’unique vache……

Quarante ans plus tard, sur le penchant de mon âge, ces souvenirs restent gravés dans ma mémoire. Qu’avaient bien pu se raconter les trois frères, pendant trois heures ? Le présent n’avait pu leur apporter que de mauvais présages. Le conflit dépassait leur entendement. Les informations diluées dans « les baveux locaux », les avaient peut-être fait rire. La censure allemande manquait vraiment d’humour et de variété. Les exploits de la Wermacht serinés, en permanence, auraient du mettre fin aux hostilités. Le « ruisseau qui sépare Calais de Douvres » n’est quand même pas bien large ! Leur passé, leur jeunesse, leurs souvenirs communs les avait fait vibrer davantage. Il faut avoir vécu longtemps, pour savoir que la vie a un prix inestimable ! Cela, ils le savaient, ils le vivaient.

Seule certitude : au-delà de la mort qui les a engloutis, ils nous guident encore. « Je plains les gens qui n’ont pas de racine (Citation). Ils sont condamnés à mourir de froid.

Emile Levalois 11mars 1984.

 

Hobereau : petite noblesse de campagne

Douvres : ville anglaise qui fait face à Calais. Le Pas de Calais est peu large à cet endroit.

La  DERNIERE  SEANCE 1943 !

Souvenirs d'Emile Levalois

 

 Dernier dimanche de septembre d’un été déclinant. La guerre avait ralenti le progrès social : « Congés payés » et « Tourisme » avaient perdu leur sens. Mots inconnus dans ces lieux du bocage mortainais.

La Moustiére avait rassemblé tous les Levalois. Il ne manquait que « deux pièces rapportées ». A Chalendrey, la tante Marie pouponnait pour la première fois. A mi-côte de la route qui mène au bourg de la Mancellière, Yvonne ne manquait pas d'ouvrage, avec les trois ou quatre gamins nés très rapprochés. La lessiveuse bouillait en permanence, tellement il fallait de linge. Brave tante, éprise de propreté, qui ne connaîtrait les bienfaits de la machine à laver, que sur ses vieux jours. Les couches jetables, en cellulose, ce serait pour les petits enfants. Seule la marque  de lessive "Lever " avait cours. Pas de  " pub", en ces temps de rigueurs. Il fallait avoir du génie  et de l'imagination pour laver blanc.

 Paul Bailleul, l'ainé des petits fils s'en était allé chez les copains. Normal à son âge.

 On mangea ensemble, avec l'éternel plat de riz pour dessert. Dans la simplicité et la bonne humeur. Seule la grand-mère, à la voix forte s'était écriée : " Il va fallé lavè le tonniau!. Les pommes tombent déjà »  Cet avertissement d'une Heslouin, un ordre qu'il fallait exécuter au plus tôt. Sortant des chaises, les femmes, sous les pommiers s'étaient installées. Là, tout en " baguenaudant ", ça tricotait, ça raccommodait. Ca laissait glisser rapidement possible la ravaudeuse.. Il fallait faire durer le plus longtemps possible toutes les "hardes " même les plus usagées. Par économie. A cause des restrictions de  l'occupation.

Etait là aussi, Léone une jeune fille qui avait fui sa Picardie natale, au moment de l'exode de 40. La famille l'accueillait volontiers.

A portée de fusil, les trois fils entraient en action  Ils avaient ouvert la porte de ce qui servait de cellier, un bâti de bois et de torchis jaune, en argile couvert de tuiles  riches de mousse. Construction forcément ancienne, car on distinguait sur le coté, le dôme encore parfait d'un four à pain, fort bien conservé. Son ventre abritait  encore de la laine  pour matelas et de la plume pour des oreillers, ou édredons. Pauvre vieille cabane disjointe, exempte de réparations. On avait abattu la cheminée pour éviter l'impôt.  Dans des temps anciens, le calcul de la contribution se faisait par feu. Non au nombre de personnes et suivant les revenus. C'est dire que cette maudite construction avait disparu du cadastre. Quoiqu'il en soit, ce havre abritait une grosse barrique, jouxtée d'un « gamin » deux fois plus petit. La bâtisse les protégeait seulement de la pluie, l'ennemi du bois, et des grands froids. Tout autour, des branches de pommier ployaient sous le poids des fruits presque mûrs.

Cela justifiait le travail qui allait suivre. En signe d'affection, les trois gars avaient transporté dans son fauteuil, le grand-père, perclus de rhumatismes, âgé de presque quatre vingt ans, donc impotent. Il présiderait la cérémonie à la manière d'un chanoine, dans sa stalle,  « un jour d'Adoration. »

Les deux jumeaux : « Ti Mil et Ti Jean », des spectateurs attentifs.  La corvée  du tonneau, un évènement unique, chaque année à pareille époque. Cela montrerait la force et l'adresse de ces gaillards ayant dépassé à peine la quarantaine et  que la guerre semblait avoir épargné.

Après avoir transvasé ce qu'il était encore possible d'être bu, il avait fallu débarrasser le foudre d'une lie abondante, un liquide jaunâtre, épais, nauséabond. Il fut répandu à l'aide de seaux, dans le pré d'à coté, en guise d'engrais. Rien, en  effet, n'était perdu à la campagne. C'était même écologique.

A la fin des années 30, le grand père, goguenard, avait eu émis l'idée d'en servir une « siautée » au cochon , « histouére d'faire  marronner » la  grand- mère. Le suidé apprécia tellement le breuvage, qu'il avala tout gloutonnement. Il en était devenu fou. Incapable de tenir sur ses pattes, se roulant dans tous les sens, en grognant. Tout le monde s'esclaffa, parait-il, sauf la grand -mère à qui, on avait fait croire que l'animal était pris d'une grave crise de goutte. Elle avait pris son chapelet, déambulant de long en large, dans la cour, implorant la Sainte Providence et tous les saints du ciel de redonner la santé à son cochon. La perte de la bête hypothéquait l'hiver. En novembre aurait lieu le sacrifice, autre évènement attendu. Si proche déjà. Et en même temps, elle vouait à tous les diables ses  hommes qui s'étaient montrés si  « gamins ». Elle en fut quitte pour la peur. .Le  «  plein de graisse »  dormit lourdement pendant deux jours et retrouva ses  aises.

Bref, vidé de sa « merde », la futaille fut  ouvert par « l'expert en chef » Louis, le grand Louis, charpentier de son métier. « Double mètre » comme disait la cousine Renée Dubreuil. Un mâle solide, planté comme un chêne, capable de libérer une force énorme et domestiquée. Je le vois encore, jetant de l'eau pour dégrossir le lessivage. Puis d'un bond, entrant dans le cylindre, la brosse en chiendent à la main, il  frottait les parois, d'un geste large, calculé et sec. Le tonneau prit alors un air de propreté. Mon père, le poète du bois, qui finirait tourneur, jouait les secondes mains

Quant au mitron  de Chalendrey, boulanger de son état, par ses  « castavestes » (bons mots ou histoires amusantes), il devait rendre la tâche guillerette !

Toilette faite, le boiseux en chef, d'un seul coup de rein, libéra le monstre et le bascula sur le poulain. A l'aide de cordes, auxquelles on avait attelé les deux gamins, la bête inerte fut traînée dehors. Et en moins d'une minute, l'immense outre en bois fut piquée debout et ceinturée  par quatre billots mal équarris reliés par quatre planches, un  peu bringuebalantes. Le «  grand », la mailloche en bois dans la main gauche et un marteau dans l'autre, suivi comme son ombre par mon père,  exécutant les mêmes gestes précis, fit sauter les cercles, les uns après les autres, dans  un nuage de poussière. Le prisonnier  laissait entendre un râle intérieur, en écho aux marteaux. Les deux hommes œuvraient en silence.

On semblait hors du temps. De l'actualité, il n'en était point question. Des allemands, la Moustiere en avait vu dans l'été 40 et jusqu'en avril 41. Ils étaient, partis ailleurs, on ne savait  pas très bien où. Ici on guerroyait plutôt autour du tonneau jusqu'à ce qu'il devienne à demi nu, presque saignant. Si le mastodonte avait eu quelque conscience, il aurait pu craindre  de disparaître sous les coups, dans l'ingratitude totale. Mais il faut savoir  que l'entretien complet  s'échelonnait sur deux ans. Ca gagnait du temps Ca coûtait moins cher. Et ça suffisait.

P'tit Mil et le gars Jean avaient été mobilisés pour cuire l'osier récolté en juin, fendu et mis en roules. Afin de lui redonner sa souplesse, il avait été mis à cuire dans un vieux chaudron en cuivre. Maintenant, tenant, chacun une anse, ils arrivaient avec la mixture fumante, noirâtre sentant mauvais. La seconde mi-temps allait commencer.

Permettez, ici, une digression au narrateur, pour mettre en valeur celui qui, dans un vaste espace circonvoisin, passait pour un génie du cercle. Double mètre n'avait pas son pareil pour fendre  à l'herminette, en deux, trois ou même quatre, les longues et lourdes gaules de châtaignier. Je l'ai même vu, après la guerre, chez Auguste Blandin, au bas de la cote des Noës, tirer six cercles d'une perche énorme en cerisier, un bois plus solide, plus durable, mais plus rare. Le grand Louis, une vraie machine. Dés 5 heures du matin, au mois de juin, jusqu'à la tombée de la nuit, par fortes chaleurs. En grosse chemise de coton. Le col ouvert. Serti dans sa longue et large ceinture de flanelle pour protéger les reins d'un dangereux refroidissement. Une plaque de cuir  polie par l'usage pendant sur le coté droit  pour parer aux éclats de bois. Il fixait alors l'os mal dégrossi, dans un crochet en fer enfoui dans une poutre comparable à une hyène  magnifiée dans sa laideur. Il jouait alors d'un long couteau plat à double manche, tranchant en son milieu comme un rasoir. Tailladés, les copeaux  sautaient et jonchaient le sol. L'artiste, gêné, les rassemblait et en faisait un fagot informe, très apprécié  des paysans pour allumer le feu dans la cheminée.

L'oncle m'a raconté  que cela permettait parfois  une jolie récréation. Ainsi, chez Emile Heslouin, le neveu de ma grand -mère, donc son cousin germain, il arrivait qu'il mette dans une « bourrée. »  une  « bouaille » de poule. De nuit, ils la jetaient dans l'étang du château. Et tôt le lendemain matin, avec une ficelle prévue à cet effet, ils en retiraient quelques anguilles qui amélioraient l'ordinaire. Et ils riaient d'avoir joué les braconniers, d'avoir roulé les châtelaines qui n'auraient,  d'ailleurs pas puni l'entreprise. Bref, on avait bravé l'autorité encore féodale ! Pas tristes les deux cousins !

 Puis venait le temps de la charcutaille, plus fine  qui donnait à la perche l'aspect d'un congre efflanqué avec à chaque bout un bec pointu. Il ne manquait que les deux paires d'yeux. Et aussitôt, en enchaînement, suivait le lent travail d'assouplissement de chaque immense lamelle ligneuse. Le charpentier n'était pas tendre. Il fallait absolument que le bois obéisse. S'il était revêche au point d'éclater, il était jeté. Pas de  rébellion ici. Tout ce travail pour que chaque bout de bois  entre dans un moule  pour devenir cercle. La dose, si tout allait bien, c'était six douzaines. Oui, soixante douze cercles, à l'heure du bilan journalier !  Un exploit ! Un appareil photo, quelconque, aurait fixé sur la pellicule, ces gestes augustes hérités des ancêtres,  par simple mimétisme. Mieux encore, une caméra toute simple, eût sublimé un pareil art de domestiquer le bois. Et le chef monteur du film, tenant compte des angles de prise de vue aurait sorti, un titan, voire un hercule, en plein mouvement, sans sentiment. La   sueur perlait sur le front du charpentier, prisonnier de son jeu subtil et efficace. «  Il était beau l'oncle dans ses œuvres ! »

Au fond un prélude  indispensable à ce qui va se passer maintenant. Il fallait rhabiller la bête inerte, et docile, pantelante et défigurée. Le maître sondait les vieux cercles. Plusieurs craquaient à la moindre pression. Ils étaient aussitôt écartés, jetés au loin : ils finiraient au feu. Si l'un résistait, il était jugé bon pour un second service Avec son couteau, il faisait sauter  l'osier des rescapés. Vieux ou neuf, il était mesuré et pointé. Et comme  si l'homme du bois  avait travaillé à la chaîne, dans une usine de bobinage, il fixait à plusieurs endroits  et solidement, à toute vitesse, avec l'osier nouveau. La pose, cette fois, imposait à la mailloche  et au marteau, un mouvement plus lent  et plus régulier. On sentait, chez ces hommes une volonté et une joie de rénover, au fond, de consoler leur victime. Et de nouveau les deux frères se poursuivaient. Les coups pleuvaient, en harmonie, cette fois. C'était presque musical, quand le tonneau, surpris, craquait en serrant ses membres. Seul, un gag  du boulanger venait troubler le rythme du mouvement, décrochant des rires impétueux. Les femmes levaient alors le nez, en se disant :"Les hommes n'ont pas l'air de s'ennuyer ". Et autant de fois qu'il fallait, le manège recommençait. A la fin, on aurait dit que l'animal prenait du plaisir à montrer  sa veste neuve de velours cauteleux. Les deux " bessons " attendaient avec impatience  le terme du spectacle. Plus on approchait de la gueule du fauve, plus sa circonférence  se rétrécissait. Le seigneur de l'arène, avec minutie et calme, remettait le couvercle. Lentement, afin que chaque morceau s'installe bien  dans la rainure  prévue pour cela.
Dernier cercle. Choisi ave soin. Solide, car sensé lier le tout  hermétiquement. Pour l'engager, il utilisait deux serre-joints en fer, à cran d'arrêt, en bas pour accrocher un cercle. Sur le dessus, une plaque de fer, mobile susceptible de glisser  sur la tige. On appelait ça « les chiens » . Et la « chienne », disposée horizontalement, une sorte de mâchoire, avec une longue dent au-dessus mordant le rebord du dernier cercle. On attachait alors le manche avec une grosse corde à la quelle  se pendaient, avec avidité, les deux gamins Sous la force le cercle crissait  et même s'étirait. Le tonneau craquait, dans un râle de plaisir Le charpentier, affairé, rapide, obligeait  le cercle à prendre sa place, donnant un léger coup de marteau pour libérer un chien et le fixer plus loin. Et déplaçant la chienne, il recommençait. Ce geste final, le sceau  d'un  ouvrier au sommet de son art. Le grand- père n'avait rien perdu du spectacle. Sa mine réjouie, une communion  avec ses fils. Il revivait  ces instants où lui aussi, dans sa  maturité, il avait accompli les mêmes gestes. : "C'est bon, les gars, le plus dur est fait »s’écria-t-il.

Détails supplémentaires. On enduisait de saindoux pourtour et interstices et on faisait fondre par- dessus un coulis de cire à chaud  Ca puait et c'était suffocant.

Dés lors, le tonneau tout neuf, retrouvait sa tranquillité, remis sur  ses supports, dans le cellier, déjà désireux qu'on remplisse sa panse vide. En février, on boirait le cidre nouveau.

Oui, on était bien hors du temps. Bien loin des affres  du présent, de la guerre  et de ses horreurs. Pour peu, on était remonté au néolithique, à l'âge du bois. Avec un savoir-faire simple, intuitif, appris en observant les lois de la nature. On n'avait pas mesuré le temps. Le clan des Lévalois s'était réjoui  ensemble de la plus banale des activités.

Mais ce fut la dernière séance ! En avril 44 la grand- mère s'éteint. Parti à Chalandrey le grand -père ayant vu les Américains meurt le 7 mai 45

A la fin  des années 80 et début 90,  octogénaire, toute la génération suivante s'est couchée à son tour. Ayant bien rempli sa tâche. Inconsciente que lentement, elle s'était élevée dans  l'échelle sociale, prémisses  aux enfants  nés et à naître ! 

Le temps  a passé.  Qui se souvient de la Moustiére qui se meurt ? Hormis peut-être les deux jumeaux qui ont passé là, leur enfance. Et qu'ils y furent heureux dans une abondance sans grand luxe.

Toutes ces lignes, un cantique joyeux à la gloire  de tous les Levalois. Aux superbes moments passés dans cette Moustiére qui m'aura formé. Eden longtemps enfoui dans l'inconscient. Il m'aura apporté le sens du gratuit. Peut-être qu'après tout  ce lointain passé continue  de m'influencer. L‘épouse, c'était la grand -mère retrouvée !

                                                                                     25 JANVIER 96 (écrit en 1973)

Les  NUITS SONT  LONGUES  EN  FINLANDE

 

La MOUSTIERE n'inspirait plus Papy Mil. Elle n'avait plus de mystère à livrer. Le vent et la pluie, ayant crevé le toit, n'en finissaient pas de ronger la vieille bicoque. Un énorme lierre semblait même s'y opposer. Aucune émotion. L'oubli faisait son œuvre. Certes, de ceux qu'il avait connus, il gardait une pléiade de souvenirs. Mais pour les évoquer, il n'avait plus besoin de parler des lieux. D'ailleurs l'environnement avait été bousculé par le remembrement. Des technocrates, impassibles, avec leurs chaînes d'arpenteur avaient dessiné  un autre  paysage. Les arbres, pourtant nombreux, abattus, les haies rasées. Rayés aussi les chemins figurant sur le cadastre. Les potagers cultivés avec amour, avec bordures de fleurs, n'avaient même pas trouvé grâce. Pas plus que les " fruitiers".  Dans les bonnes années, ils offraient un dessert apprécié, le seul connu  avec les confitures de groseilles et de rhubarbe.

Le hameau avait même perdu son aspect rural d'antan. « Ni veau, ni vache, ni cochons, ni moutons ni couvées ». Les clapiers pourris. Pour entendre maître coq, ce réveil matin, il fallait aller ailleurs. Pas le moindre aboiement  d'un chien, forcément corniaud. Aucun chat de gouttière. Bref, le néant. Du moins son retour. Ni foin, ni moissons, ni betteraves. La variété avait laissé la place à l'uniformité. Certes, quelques demeures avaient subsisté, restaurées, embellies même. Leurs habitants, des inconnus, travaillant à l'extérieur ou venant là pour fuir l'entassement des villes. De toute façon, le passé était gommé !

En effet, aussi loin qu'on puisse porter les yeux, on aurait dit un océan de maïs.  Vert en juin. Ocre en octobre, quand la machinerie viendrait faire son œuvre. Il ne resterait, alors, qu'un sol pelé, nivelé, informe. Intacts encore les petits espaces  qui entouraient les masures du bas, car appartenant au même propriétaire. Y végétaient, quelques pommiers rabougris, couchés parfois ou debout et  secs. Qui pourrait croire qu'on buvait du cidre, il y a moins d'un demi-siècle ! Le Vendredi Saint on greffait les jeunes plants. Le vieux pressoir bâti par nos aïeux, inutile. Irait-il dans un musée comme, témoin d'une époque révolue ? Trouverait-on encore un  tonneau, mal disjoint, sur lequel se serait exercé le" GRAND  LOUIS ", le maître du cercle ? La petite route goudronnée avait balayé un mauvais chemin creux, seul cordon ombilical pour relier le bourg à ce village  presque perdu, lors des frondaisons printanières. Il avait bien fallu  faire de la place aux automobiles, et aux tracteurs, ces nouvelles bêtes de trait. Plus de crottin pour les petits oiseaux !

L'été dernier avec une payse (conscrite), j'ai arpenté la petite route qui  mène à la Vieuville. Tous mes repères d'enfants ont disparu, tels : un  hangar, un vieux chêne rabougri, barrières mal entretenues. Une médiocre  bicoque habitée par une vieille femme pleine de rides, courbée, en tenue d'un autre âge, aujourd'hui un tas de cailloux abandonnés aux ronces et aux orties. Repères d'enfant, sans valeur. Sans le ruisseau qui descend du Marabout, nous nous serions retrouvés à la Haizière en Montigny où naquît Renée Dubreuil, perdue de vue en 1943, retrouvée seulement en 1994 !

A soixante huit ans, Papy Mil n'a plus rien à faire à la Mancellière. Il est devenu un errant ou l'ombre invisible des ses aïeux à « la  recherche du temps perdu ». Ne trouvant plus ses racines rurales, presque antiques. Il n'en a que des relents. Peut-être qu'après tout, ce passé n'a jamais existé.

Le 2 janvier, le cousin Bernard, le filleul de ma mère, un témoin fidèle du vieux sud manchot m'a emmené  visiter le Musée de la Poterie à  Ger, une bourgade  sise à moins de dix kilomètres de Mortain. Mais, bien sur, il était fermé. « Pauvres idiots, touristes de pacotille » Qu'à cela ne tienne, nous ferions une longue promenade à pied. Il faisait beau, à peine frisquet. Nous avons emprunté un chemin mal empierré. Montant. Descendant. Tournant. Et contournant, au point qu'on aurait pu croire qu'il nous ramenait au point de  départ. En bas du vallon, un ruisseau, agité  par les pluies abondantes des jours précédents,  abrite un élevage de truites. Un endroit rêvé pour ce genre d'activité. Hélas, pour ce «  poisson » dont la qualité est d'être sauvage ! Nous étions donc dans un cul de sac. Il  fallait donc  rebrousser chemin. C'est alors  que le soleil, amorçant sa descente, étala un tableau mirifique. Ses rayons  traversaient  des taillis et les branches des arbres posés sur une ribambelle de talus. Des squelettes étriqués ou quasi-géants. Bref un fouillis qui découpait de petites  prairies bien peu géométriques. Cela donnait sur le ciel tout bleu de vagues quenouilles, des espaliers mal dessinés, des têtes hirsutes ou touffues.

Papy Mil, médusé, reconnaissait là son bocage natal. Dans des temps immémoriaux, des aïeux inconnus, mais pleins de bon sens, avaient procédé à ces levées de terre pour délimiter les propriétés. Ajoutez-y les taillis poussés par hasard et les arbres plantés, et, vous avez là un rideau capable de ralentir les grands souffles de l'ouest, et de fixer l'eau si nécessaire à la pousse de l'herbe. Le bois abattu servait au chauffage ou à quelques constructions grossières. L'été, les haies vertes abritaient les bêtes, par grosses chaleurs et pluies d'orage. Dans un coin de champ, une relique, un vieux four à pain en piteux état, prêt à s'écrouler.

Papy Mil jubilait. Il aurait voulu connaître un grand de ce monde,  pour décréter  qu'il fallait garder ces quelques hectares,  pour servir de musée aux générations futures.

Ici même, début " Août  44", les allemands rodés à la défensive, avaient su utiliser le terrain  et poser aux américains de sérieux problèmes. Un handicap sérieux pour le matériel. Vraiment, y- avait-il, y-aurait-il parmi ces technocrates de la D.D.E.,  un poète pour protéger  cette nature à la fois sauvage et domestiquée, riche d'une « gent ailée » variée et pleinement adaptée.

La Moustière, presque une idée fixe. Au fond du plan de pommiers, il y avait  “  la boulangerie ”. Elle abritait  le tonneau de cidre et du bois sec ( bûches et bourrées ), pour l'hiver. Elle avait encore fière allure, au début des années 40. Le four magnifiquement conservé, gardait de larges plaques  de suie et des traces de fumée. On y avait enfoui des sacs de laine et de plumes.

En y regardant, la cheminée, avec son grand manteau, apparaissait bien large. On avait, sans doute, allumé du feu au pied.  Il restait de chaque coté, deux poutres, témoins d'un plancher ou d'un grenier. Le torchis des murs fait de paille et d'argile aurait mérité quelque réfection pour boucher les trous .lI reposait sur des fondations en pierre, larges, suffisamment solides, encore bien maçonnées. La toiture n'était pas en tôle comme les étables, mais en tuiles rouges, encore bien jointes. Elle indiquait un certain luxe pour un bâtiment abandonné  au rôle de cave et de remise à bois. Tous ces éléments rassemblés, sans doute, les vestiges d'une maison habitée un siècle plus tôt. Une enfance vécue, avant la guerre, dans ce vieux sud Manche," mal famé ", rétrograde même, livrait son dernier secret. Quelques vieilles, veuves depuis longtemps, vivaient  dans de semblables cabanes à pièce unique. Preuve supplémentaire  que l'imagination de Papy Mil évoquait le passé de ses aïeux.

Pierre-Louis Levalois et Virginie Loisel (vers 1830). Rodolphe Heslouin et Marie Hue vers( vers 1840 ), mes arrière grands parents paternels sont certainement nés dans de pareils abris sommaires. L'habitat rural, en France, avait alors, un sérieux retard. Plus encore, dans ces contrées éloignées des grands centres urbanises. De maigres lopins qui permettaient juste de   « joindre les deux bouts ». Les gens riches, fort rares, excepté  quelques nobliaux. Ces petites gens ne possédaient que le strict nécessaire : couettes de plume sur paillasse, une grosse table, avec des bancelles, quelques meubles disjoints. Une vaisselle en faïence épaisse, voire un ou deux plats en étain. Peu d'ustensiles de cuisine. Le seul et unique but : échapper aux rigueurs du climat : vent, pluie, neige ou froid. Tout était réduit à l'essentiel. Une seule tenue de sortie pour les dimanches et les fêtes religieuses ou familiales.

Les « NUITS sont LONGUES  en FINLANDE ». Les heures nocturnes, pour le grand-père de Nicolas et Anna, des moments privilégiés, propices à la méditation et à revivre une déjà longue vie. C'est ainsi qu'il sublimait une solitude imposée par le départ de l'épouse et du fils. Une manière de leur être fidèle.

Il faut plaindre les gens qui n'ont pas de « racines. » Mais lorsque quelqu'un quitte le nid familial, il n'emporte avec lui que «  son enfance » !

Emile Levalois   ( Février 1999)

 

Les  VISITEURS  de  LA  MOUSTIERE


En ce mois de novembre, le ciel était si bas, qu’on aurait dit qu’il touchait le sol. Il était à l’image de cette sombre époque où le temps semblait avoir reculé. Dans cette Mancellière, mon unique horizon, un vague à l’âme étreignait chaque feu, qui pleurant un prisonnier, qui n’admettant pas la défaite, qui regrettant  l’héroïsme de 14/18. Certes, pas d’allemand ; il s’essoufflait devant Moscou ou dans le Caucase à des centaines de lieues. Mais on le sentait présent, capable de surgir  de partout ou de nulle part, en uniforme ou en civil, traquant quelque réfractaire ( S.T.O.) ou parachutiste sauté d’un avion abattu, soupçonnant des velléités de résistance. Les rares postes de radio avaient du être livrés comme les fusils de chasse. Mais tout le monde n’avait pas obéi. On pouvait craindre des fouilles inopinées ou des dénonciations  vidant de vieilles rancunes. Certes, sur la table, contrairement aux villes, le pain gris abondait, comme aussi le lait, la viande, le beurre et les légumes. On se plaignait du manque de sucre, de chocolat et de savon. Chaque femme s’essayait à remplacer le café par des mixtures pires au goût qu’un vieux sirop d’apothicaire d’antan. Beaucoup trafiquaient pour le vêtement, les chaussures  ou les pneus de « bécanes d’un autre âge ». Quant à p’tit Mil, il ne se sentait frustré que du bol de cacao, le matin ; de la banane hebdomadaire et des oranges, à Noël.
Sur la route, l’auto du médecin, quelques vélos. Le cheval régnait à nouveau. Posséder un demi-sang et une petite carriole relevait du luxe. C’est que les gamins, grands joueurs de toupies s’en donnaient, à cœur joie sur le macadam quasiment  déserté. Ainsi s’écoulait le temps…..
Or un soir, le glas de la grande cloche tinta lourdement et longuement : elle annonçait  que « Zidore Turquetil », était décédé. Il serait enterré deux jours plus tard, le temps que des hommes volontaires puissent arpenter un grand nombre de villages pour avertir les gens. Le mort, ni un hobereau au nom à rallonge, ni un paysan cossu, mais un homme du terroir, archi-connu des communes voisines, car expert en animaux. La profession de vétérinaire n’avait pas encore franchi les bornes de ces lieux. D’ailleurs, dans le Mortainais, les grosses propriétés étaient rares, personne ne pouvait s’offrir le luxe de faire venir un «  médecin » pour animaux. Isidore Turquetil était donc mobilisé pour son savoir issu du fond des âges. Il indiquait le remède pour le piétin d’une brebis et  n’avait pas son pareil pour redresser un poulain  ou un veau mal tourné,  dans le ventre de la mère. Il avait eu droit à la grosse cloche et il aurait droit à un enterrement avec « embellie », car ce grand et solide gaillard,  malgré ses soixante dix ans passés, n’avait jamais accepté un sou, en échange du service rendu. Et tout le monde savait gré au curé d’avoir agi ainsi. On célébrerait non un grand de ce monde, mais un vrai serviteur, au sens de l’Evangile. Rien n’est plus grand que la gratuité !
Aujourd’hui, bien des gens instruits riraient de telles pompes. En ces temps-là, on savait honorer ses morts. Tentures et chapes noires, catafalques, cierges et autres bricoles servaient de symboles traducteurs à tout ce petit peuple  qui n’avait pas dépassé le stade de la communale, ou des cours du soir pour les plus anciens. La religion, pour eux, ils l’avaient appris par cœur, sans toujours bien comprendre, dans le catéchisme de Monseigneur Guérard.
Le son de la cloche, à la Moustiére, avait émoustillé la grand mère. « Il va fallé qu’j’tue eun poule, car il faudra ben r’t’nir à manger tes deux frères, car ils viendront certainement ». Et le grand père, presque octogénaire, perclus de rhumatismes déformants avait répondu positivement. Mettez-vous à sa place ! Il venait tellement peu de monde à la Moustiére, dans ce coin perdu, par les temps qui courent ! Il aurait de la visite, celle de ses deux frères, une aubaine ! Et ce taciturne gouaillerait comme un botteleur, un jour de battage. Il se doutait bien aussi que là-haut, à Reffuveille, à cinq kilomètres, le brave Isidore, un grand et svelte homme, aurait à subir les sarcasmes de la belle-sœur : « V’là qu’tu vas descendre à la Mancelliére. A quelle heure vas-tu r’veni et dans quel état ! » Chacun avait tiré ses plans.  « Ti Mil » aussi qui serait de corvée, comme enfant de chœur. Il n’irait pas à l’école le matin, il aurait un peu d’argent : il n’en fallait pas plus pour réjouir un gamin de onze ans. Dame, un enterrement, ça pouvait rendre gai, pourvu qu’on ne fasse pas partie de la famille. Surtout que le mort avait fait son temps sur terre. Les trois bistrots du bourg avaient même embauché du personnel supplémentaire pour la circonstance. Et la grand mère de s’affairer……
Le lendemain, de bonne heure, le « petit Emile » avait gagné la sacristie pour revêtir la soutane rouge et le surplis blanc. Et le curé, le porte-croix, les chantres et les deux enfants de chœur s’en étaient allés chercher le corps par une route mal empierrée et un chemin boueux . Arrivés à la maison, tous, sauf le curé qui devait rester à jeun, avaient droit à une tasse de  café «  infâme ». Le prêtre, après quelques formules en latin, bénissait le corps avant la « levée », pour utiliser le terme de l’époque. C’était dire que le trépassé allait quitter les lieux où il avait vécu les trois quarts de sa vie Six jeunes gens, vu la corpulence  du défunt,  grimpèrent le cercueil, dans une carriole, la plus belle de la commune. Tendue d’un drap blanc. Tirée par un cheval noir, docile à souhait. Peut-être même couvert d’un voile noir. Et le cortège s’élançait, précédé par la Croix, du curé et ses acolytes. De temps en temps, l’officiant récitait un couplet  du MISERERE. A chaque détour d’un chemin, à chaque croisement de la route, la lente procession silencieuse grossissait de quelques unités qui se signaient, au passage de la Croix, avant d’aller se placer derrière la famille. On n’entendait que le bruit des sabots du cheval et les roues bandées de fer du corbillard improvisé. C’était surprenant et émouvant à la fois. Cela impressionnait le second jumeau de la Moustiére. Il sentait que quelque chose d’important se vivait.
Du bourg de Reffuveille, rasé de près, en costume noir, élégant avec sa chaîne de montre qui pendait sur le devant du gilet assorti, le grand oncle Isidore cheminait, lui aussi, en carriole à cheval. Il n’était certainement pas loin du Vieux Bourg de la Chapelle Urée où il prendrait, en passant son jeune frère, Auguste. La route paraîtrait moins longue  à ces anciens de la Grande Guerre.
A la Moustière, la grand mère, vite habillée, ayant tout prévu pour l’après-midi, avait gagné le bout du chemin, pour ne pas rater les deux compères qu’elle devait inviter à dîner. Une simple formalité. Seul le grand père devait trouver le temps long. Il  devait maugréer en lui-même contre ses douleurs qui l’empêchaient de marcher. Il ratait, une des dernières occasions de sa vie, de rencontrer des gens qu’il avait connus, certains depuis fort longtemps. Chez qui il avait  travaillé, bien souvent, pour relier les tonneaux . N’était-ce pas le temps de piler les pommes !

Et un peu avant les 10 heures 30, les trois cloches lançaient, à travers la campagne leur son grave et pointu. Devant le porche de l’église, une foule énorme, soudain calme et recueillie. Les femmes croisaient les mains et les hommes ôtaient leurs chapeaux. « Le corps arrivait ». Il allait pénétrer dans l’église où il n’y aurait pas de place pour tout le monde. Avec toutes ces tentures noires, ces ornements noirs, les chants lugubres du « Requiem » et du « Dies Irae » résonnaient sous la voûte. En ces temps reculés, incompréhensibles aux gens d’aujourd’hui, mais encore défendus par les traditionalistes, on se serait cru dans une  « vallée de larmes ». Un existentialiste trouvant la destinée absurde, aurait peut-être communié à cette liturgie funèbre et funeste. Dieu, en ce jour maudit, tragique, semblait mettre dans la bouche des chantres des paroles de colère. Où était-il le « Crucifié par amour des hommes, le Ressuscité du matin de Pâques, Celui qui avait réconcilié le Ciel avec les hommes. On était bien dans la religion de la peur. Il faudra Vatican II pour revenir à l’espérance évangélique. Comme on en était loin ! Le silence pesait. Seulement troublé par l’insolente sonnette, au moment de l’élévation !
Quand les premières notes du « Libéra me » annonçaient l’heure de la séparation  et le retour de la dépouille mortelle à la terre, le chagrin de la famille redoublait. Les femmes pleuraient. Les hommes stoïques se raidissaient, le visage  de marbre. Agenouillés ou debout, à cet instant précis, tous les présents semblaient communier devant le drame de la mort, au moins dans ce court instant ! Au cimetière, curiosité, tout le monde se sentait comme libéré. Chacun, ayant béni le corps et salué parfois gauchement la famille proche, s’en retournait à ses occupations. La vie reprenait ses droits. Ce jour-là, vraiment le refrain connu prenait toute sa valeur : « Au moins, il n’est pas parti tout seul. Il a bien mérité cela, Isidore Turquetil. Lui qui s’est tant dépensé pour les autres ! »
Et les cafés de se remplir, bien au-delà de midi. Devant une tasse d’affreux mélanges, mêlés d’une eau de vie douteuse, les hommes étaient heureux de  retrouver un parent, un ami, de vieilles connaissances. On parlait des femmes restées à la maison, des enfants. Des semailles et du cheptel. Des prisonniers, bien sur. De cette « maudite guerre » qui n’en finissait pas. On n’en savait pas grand chose. On souhaitait la défaite allemande. Sans bien savoir comment cela serait possible.
 Isidore et Auguste s’éternisaient un peu trop, au gré du grand père. Debout sur le seuil de la porte, tapant avec son bâton, il manifestait une grande impatience. Les deux jumeaux aussi. Ils avaient du repartir à l’école, sans avoir vu les deux grand oncles. Eux aussi aimaient les visites. Jamais après-midi ne leur sembla plus longue et plus insipide. Quand, à 16 heures30, le maître indiqua la fin du supplice, les deux gamins faisant fi des copains, rentrèrent à toute allure, satisfaits que les deux grands oncles fussent encore là ! Ils nous réservèrent un accueil dont je garde un excellent souvenir. Il semblait que « ces gens d’âge plus que mur » accordaient une espèce de prix inestimable, . J’appellerais cela, aujourd’hui, l’espérance ou encore mieux, la certitude qu’ils étaient contents de voir du blé en herbe. « Savoir que la vie continuerait après eux, un sens qui en disait long sur la profondeur de leurs consciences ». Le savaient-ils ? Ce n’est pas certain ! C’était, sans doute, un héritage venu de leurs lointains ancêtres. Une valeur, une sagesse, tout simplement !

Mais ce moment  sonnait, aussi, le glas de la journée. Il fallait repartir. Le grand père, dans un dernier effort pour les retenir ou prolonger le temps, ou même le suspendre,  proposait « une dernière larme ». Et les trois complices de se rasseoir quelques instants.
C’est alors qu’ouvrant leur porte-monnaie, chacun des deux oncles  extrayait une pièce de « quarante sous »  pour les deux jumeaux. C’était leur manière, bien à eux, de dire merci, d’exprimer leur contentement. Sur le seuil de la porte, la mine réjouie, le grand père regardait s’éloigner  les deux lanternes dans la nuit déjà tombée. La grand mère était partie traire l’unique vache……
Quarante ans plus tard, sur le penchant de mon âge, ces souvenirs restent gravés dans ma mémoire. Qu’avaient bien pu se raconter les trois frères, pendant trois heures ? Le présent n’avait pu leur apporter que de mauvais présages. Le conflit dépassait leur entendement. Les informations diluées dans « les baveux locaux », les avaient peut-être fait rire. La censure allemande manquait vraiment d’humour et de variété. Les exploits de la Wermacht serinés, en permanence, auraient du mettre fin aux hostilités. Le « ruisseau qui sépare Calais de Douvres » n’est quand même pas bien large ! Leur passé, leur jeunesse, leurs souvenirs communs les avait fait vibrer davantage. Il faut avoir vécu longtemps, pour savoir que la vie a un prix inestimable ! Cela, ils le savaient, ils le vivaient.
Seule certitude : au-delà de la mort qui les a engloutis, ils nous guident encore. « Je plains les gens qui n’ont pas de racine (Citation). Ils sont condamnés à mourir de froid.


Emile Levalois 11mars 1984.
Hobereau : petite noblesse de campagne
Douvres : ville anglaise qui fait face à Calais. Le Pas de Calais est peu large à cet endroit.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

 Au temps des Pommiers

 

Au sortir du bourg de la Mancellière, une majestueuse croix de granit. Une sorte d’exvoto , érigé peut-être  après une « Mission », cette retraite communale où des missionnaires diocésains ou de quelque communauté de « Prêcheurs » très éloquents venaient éclairer les âmes des fidèles, qui pour la plupart n’avaient  jamais connu l’école dite « primaire ». Elle servait de repère  pour celui qui voulait s’aventurer dans le village de la Moustière . Ce nom révèle peut-être qu’en des temps reculés un monastère (Moustier) avait  surgi dans ce lieu isolé et l’avait essarté.

Ce n’est qu’un vague plan incliné où des petits paysans ont bâti cinq feux où l’intimité des gens était isolée par des myriades de pommiers. Ce fruitier,   pas un arbre  ayant la prestance du chêne ou l’élan  du frêne ou du châtaignier. Sa stature peu élevée peut s’enorgueillir, par contre, d’une tête très fournie, propre à fournir une grande quantité de fruits « à couteau » et  du cidre, la boisson traditionnelle du bocage.

Son originalité première, c’était d’être planté et greffé par des mains expertes. Le Vendredi Saint! Ainsi s’explique la grande variété des pommes. J’ai même vu un specimen en produire trois  différentes. Poussant lentement, son fut  n’atteint jamais une grande hauteur. Dommage, car en ébénisterie,  ce bois rouge était fort recherché. Encore fallait-il le débarrasser d’un aubier jaune où viennent se loger les vers. Sa durée  ne dépassait  guère les soixante ans, car l’eau, par les fissures des greffes, finissait par le ronger  de l’intérieur. Alors il desséchait et tombait. Mais  un excellent combustible pour la cheminée.

Mais cet arbre, au fond bien quelconque, offre un spectacle magnifique deux fois dans l’année. D’abord, en mai, sa couronne de fleurs roses et blanches rivalise avec les cerisiers. Et à l’orée de l’automne, ses branches ploient sous le poids des pommes jaunes, rouges, grises ou aux nuances variées. Dans les « bonnes années », le surplus de récolte, expédié dans les distilleries de Ducey ou de Brecey, amenait une rentrée d’argent non négligeable.

Souvent, dans ces contrées de petites fermes en location, le pressoir était commun. Il fallait donc une entente qui  prolongeait jusqu’en décembre le pilage des pommes. Le ramassage mobilisait toutes les mains disponibles et spécialement des enfants, le mercredi, jour de congé. L’écrasement des pommes  se faisait par des moulins  à grandes roues que faisaient tourner les bras des hommes. Rude corvée! J’ai connu une méthode plus ancienne, dans des fermes plus importantes où le propriétaire possédait une auge circulaire, en granit. Une grande roue en bois tirée par un cheval écrasait  lentement les pommes. On disait que cela donnait un meilleur cru!

De gros madriers mal équarris soutenaient le plateau destiné à recevoir le marc disposé par une main experte, en couches successives séparées par du glui, de la paille de blé préalablement débarrassée de ses barbes. Un ruisseau carré creusé sur le pourtour  du plateau recueillait le jus qui emplissait une cuve attenante. Alors, à intervalles réguliers, avec des seaux portés sur un joug reposant sur des épaules, on vidait la cuve de ce beau liquide rouge.  Le tonneau de six ou sept cents pots (12 ou 1400 litres), sis dans la cave, était éloigné. Il fallait faire plusieurs voyages et entre deux, à deux ou trois,  presser le marc. A la fin, on le retaillait pour en extraire les dernières gouttes,  les meilleures!

En février, lorsque le cidre était « paré », c’est-à-dire que le sucre  avait viré en alcool, on gouttait, avec plaisir le « cidre « nouveau ». C’était le temps de le mettre en bouteilles pour le déguster  dans les mois chauds. C’était le « Mousseux » du bocage, pour les jours de fêtes et lors des travaux des foins et des moissons. On allait aussi goûter le cru du voisin. C’était à qui  allait posséder le meilleur, « orgueil des hommes ».

Mieux encore, en fin d’hiver, quand la neige se prolongeait, ou qu’une visite imprévue se présentait, les hommes improvisaient un « flip ». Un mélange de cidre nouveau  largement « baptisé » d’eau de vie était mis à chauffer dans une bouilloire dans l’âtre, jusqu’à ce que le feu dévore l’éther  évaporé. La mixture engendrée  humectait  des gosiers  en pente plus qu’il n’en fallait. Pour en avoir trempé mes lèvres avec délices, les hommes se plaisaient à discuter avec « mult » rasades qui les laissaient chancelants, quand ils  se levaient  de table. C’était une manière à eux de prendre du bon temps avec les fruits de la terre!

Mais en septembre, il fallait penser à la nouvelle récolte. Alors venait le temps de «  bouillir ». Pour extraire ce que nous nommons le « Calvados ». La loi et les impôts indirects entrainaient des fraudes et des manifestations héritées du fond des âges, dangereuses parfois. Les « bouilleurs de cru » défendaient leur drogue vendue le plus souvent au marché noir!

Cet élixir, j’ai vu les occupants d’outre-Rhin  et les libérateurs d’outre -Atllantique  en apprécier le goût jusqu’à la cuite! J’en ai même fourni au commandant  de la caserne de Granville, issu de chez le beau frère Eugène.

Le gamin de la Moustière qu’il quitte en 43, reviendra souvent sur les lieux de son enfance, et même avec la Bien Aimée et les enfants. Bien accueilli par ceux qui m’avaient connu de 1931 à 1943.

Par la suite, les visites se sont espacées.  Nicolas, Anna et Vincent (petits  enfants) y sont venus. Et je dois à Jacky, la belle photo de la maison où j’ai  vécu avec Jean la tendresse des grands parents (2000 ?)

La dernière fois, ce fut avec Bernadette ( 2012  peut-être). Pour constater que tous les pommiers avaient disparu. Remplacés par de la pelouse. Seules les  maisons étaient encore là. Métamorphosées, transfigurées, embellies. La locataire du home des jumeaux   nous reçut, avec gentillesse, jeune maman de deux jumelles! Avec tout le confort moderne.

Ma mémoire a essayé de faire revivre ces pommiers où tout gamin, dans les chaudes après-midis d’été, couché sur une vieille couverture, à l’ombre,  papy mil lisait la Comtesse de Ségur!

Emile Levalois 11mai 2017

 

Le Testament de  la  Moustière 

 

 

Voilà l’histoire d’un gamin qui, il  y a plus de trente ans  habitait sur le flanc d’un vallon couvert de pommiers, quelque part, entre Avranches, Brécey  et Saint Hilaire du Harcouët,  un de ces coins perdus où le goudron, l’électricité et tout le confort d’aujourd’hui, n’avaient pas encore pénétré. La lampe à pétrole ou encore la bougie avaient cours. L’eau de l’unique fontaine du hameau désaltérait mieux que le cidre par temps de chaleur.  Sans le bourg et le monument aux morts de 14/18, un voyageur se serait cru égaré en plein Moyen Age. Pour accéder, un maudit chemin creux. L’hiver, plein d’eau et de boue, obligeait les gens en sabots, à traverser les champs, pour atteindre une petite départementale récemment goudronnée. L’été, cahoteux,  il contraignait tout cycliste, à mettre pied à terre. Et pour l’entretenir, la corvée de cailloux était encore de rigueur, au moins une fois l’an. Aux alentours, des champs bordés de talus boisés et dans le fond, au nord, masquant le manoir des Châtelains, une grande alignée de sapins comparables à des monstres immobiles dans les grands crépuscules  des soirs d’été. La foudre les a gommés un à un, au point qu’il n’en reste plus guère.

La maison où il habitait, abrite maintenant des tonneaux. Le sol est toujours en terre et l’unique fenêtre a gardé intacts ses quatre carreaux. Les murs blanchis à la chaux ont pris une teinte gris sale. La porte d’entrée n’a jamais été repeinte. Un rosier qui grimpait sur le mur de la façade a disparu de même qu’un poirier. Des pommiers occupaient tout le plan, masquant une vague cour.

A l’intérieur, une pièce unique très fournie en meubles : trois lits en merisier, deux armoires en chêne, deux horloges, une table et deux bancelles et six chaises. Tout cela ferait le bonheur de quelque amateur de rustique. La cheminée, avec un âtre large  justifiait le feu à longueur de journée. Telle était la demeure où vivaient deux vieillards sur le déclin et deux gamins plein de vie.

Pourquoi quarante ans après, ces lieux sans attrait, ont-ils encore le don de m’émouvoir ?Qu’y viens-je chercher, puisque mon enfance n’a rien laissé , hormis trois survivants, vieillards à leur tour et un ancien compagnon de jeu, d’école et du catéchisme. Les autres, et d’abord les grands parents, atteints par l’âge, ils sont morts, sans doute oubliés. Ceux qui les ont remplacés, je ne les connais pas. A la Moustière, la grande histoire n’ a pas cours. Aucune personne n’avait une fonction, même banale, susceptible de passer à la postérité. On pourrait croire que rien ne s’est passé. Le temps s’est identifié au néant  plus sûrement que la boue collant aux sabots. Alors comme un soûlard hébété, mais encore lucide, mon imagination ressuscite le passé enfoui dans ma mémoire. Au moins pour un instant, pour un instant seulement….

Ah ! qu’il faisait bon dans ce village, sans clôture et sans goudron où j’ai foulé l’herbe, enjamber les haies, barré le ruisseau, cueilli des fleurs  ou même volé des pommes, sans pour autant subir  la colère des propriétaires ! Là, j’étais l’enfant roi, le poulain en liberté pour qui on ne craignait rien. De qui tout le monde s’occupait pour lui faire connaître les premiers rudiments de la connaissance sur les animaux et les divers végétaux. J’ai aidé à remuer le foin à la fourche, soulevé les gerbes de blé, avalé la poussière  les jours de battage. Ramassé les pommes et les betteraves. J’ai même appris à « tirer » les vaches et à confectionner des fagots à la hache. Par là, je me suis enraciné à ce monde de petits paysans qui, par son travail manuel et un savoir faire issu du fond des âges, suivait le rythme lent des saisons. L’arrivée du printemps rallumait les énergies, les ardeurs de l’été faisaient redoubler les volontés pour les foins et les grains. L’arc en ciel de l’automne avec ses feuilles multicolores, parachevait le cycle annuel avec le pilage des pommes. Les labours de novembre épuisaient les dernières forces. Et l’hiver était le bien venu : il reposait la terre, les bêtes et les gens. Par là, j’ai appris ce qu’est un plaisir simple, toujours renouvelé, souvent fruit d’un effort, autrement grisant que le vacarme assourdissant des villes. Le marteau sur l’enclume, ou sur le cercle des tonneaux, la hache qui tranche, la scie qui grince, la faux coupant l’herbe, le fléau égrenant l’épi, le fouet qui claque pour exciter la bête en limon. Oui,  des gestes d’un autre âge, surannés, des images plus vivantes que toutes ces machines qui font tout et vite.

Tuer le cochon prenait l’allure d’une liturgie, avec sa part de cérémonie pour la mise à mort, la préparation du boudin noir, des saucisses, des pâtés et de la graisse à soupe. Et sa part de fête, le dimanche suivant, où tout le village était rassemblé. La galette de sarrasin, les châtaignes, le cidre doux et quelques gâteaux «  maison » valaient bien toutes les pâtisseries et tous les jus de fruit d’aujourd’hui. En ce temps-là, on ne parlait pas de produits chimiques et de pollution.

Une partie de cartes ou de dominos, le retour au pays d’un visage connu donnaient lieu à un rassemblement, dans les longues soirées d’hiver. Autour de la cheminée où les flammes faisaient des jeux d’ombre sur toute la pièce, sans snobisme, chaque membre de la famille pouvait,  à loisir conter ses peines, ses joies et ses espoirs. On connaissait peu de mots, mais on savait se comprendre et écouter. Un silence en disait parfois plus  que de longues paroles. Et quand le grand père, charpentier de son métier et la grand mère, ancienne femme de chambre au « château » exprimaient leurs souvenirs, le gamin que j’étais, écoutait, de la bouche même de témoins oculaires les débuts de l’automobile, « des aéroplanes », des premières machines à bois. Des horreurs de la Grande Guerre où neuf de leurs frères ou beaux frères étaient sur le front. Un de chaque coté n’était pas revenu du front. Le plus jeune des Heslouin fut tué, à vingt ans dans les premières charges de Charleroi ( 22/23 août 14 ).

Ma tendre enfance m’a révélé la dure condition de tous ceux qui n’avaient que leurs mains pour travailler. Comme c’était loin de la télévision qui raconte les fredaines de Paris, les amours éphémères des stars, des réussites des plus fortunés. Comme elle était belle la lente patience de tout ce petit peuple, généreux, donnant toujours de sa personne, parfois même de son nécessaire. Ni des saints, ni des héros. On pourrait même épiloguer sur des destins tragiques.

Mais, il faut vanter leur ardeur au travail, leur dureté à la souffrance, leur générosité parfois maladroite. Il n’y avait pas d’horaires, pas de vacances, pas de retraites, pas de Sécurité Sociale. Et le temps ne pouvait pas se réduire à de l’argent, tellement celui-ci était rare et dur à mettre de coté pour parer aux aléas de l’avenir.

Le clocher, dimanches, jours de fêtes, le 11 novembre et aux enterrements, rassemblait tous les hameaux. On avait l’impression que toute la commune vibrait, dans la joie, le recueillement et la peine. Un voisin de par une amitié faite de dévouement  répété valait bien la parenté du sang, du moins le plus éloigné.

Maintenant le progrès a vidé les lieux, abattu arbres et talus, goudronné les chemins et introduit les moteurs, je crie : « profanation ». A la Moustière, dés  le jeune âge, on savait s’étonner devant le soleil ou la neige. On savait craindre les orages et les intempéries. On avait peur de la maladie et de la mort. On voyait des gens comblés par un foin rentré dans de bonnes conditions, par des épis nombreux et lourds, par de grands seaux de lait et plein de paniers de  pommes ou de patates. « C’était ça leur salaire »

Aujourd’hui, avec leurs maisons débordant de confort parfois inutile, leurs monstres pétaradants, leur éternelle bougeotte, leur soif d’aller toujours plus vite, et leur frénésie des loisirs, je crains que les hommes connaissent l’ennui.

Ce village m’aura, au moins appris que l’argent et le savoir comptent moins que le temps de vivre. C’est le gratuit et l’étonnement qui dilatent le cœur !

Emile levalois ( 2 avril 1976)                                                                                         

 

Le Marabou

 

La petite route goudronnée (D46) venant de Ducey traverse le bourg longiligne de la Mancellière. Du bas de la Provostière, elle grimpe un maigre plateau pour se perdre dans la D999 qui descend du carrefour de l’Embranchement jusqu’à Montigny. Au lieu dit la « Valle Auberge »( ?).Entre les deux une  vallée étroite et profonde qui va en s’élargissant, où nait l’Oir ( ?), un affluent de la Sélune. Après avoir évité les petits soubresauts pentus du Bocage d’Isigny le Buat. Autrefois un paradis pour pêcheurs de truites.

Le maigre ruisseau, au départ s’épanouit dans un étang construit de main d’homme, il y bien longtemps.  Autour de merveilleux rhododendrons s’épanouissant au hasard. Sur le coté une cabane surmontée d’une coupole en zinc, encore en excellent état. Le tout entouré d’arbres, de taillis  et de broussailles. Bref, un endroit retourné pratiquement à l’état sauvage qui témoigne d’une présence humaine qui aurait servi de terrain de chasse à quelques hobereaux. Nommé « Marabou »( ?), du moins au temps  de mon enfance.

Ce fouillis pittoresque n’était guère fréquenté. Mais Mr.Roquet, notre instituteur nous y amenait souvent, à la fin de l’été, pendant l’occupation, pour des parties de « gens d’armes et voleurs ».Le fin du fin, ne pas se faire prendre par ceux qui jouaient le rôle « de bandits de  grand chemin »

A l’orée du bois, plein ouest, un splendide  panorama, permet toujours  par  temps clair, d’admirer toute la vallée qui  englobe une grande partie du canton d’Isigny le Buat. Seul lieu vu et revu avec les qu’nailles.

Les deux jumeaux s’y sont risqués, l’été. En soulevant les cailloux du ruisseau central, « ces  braconniers de pacotille », ont pu « chiper » quelques  rares écrevisses. Sur le bord de la route, ils ont  fait bonne cueillette de fraises des bois. Et dans une petite clairière, Emile s’est initié au latin avec le Père pigeon. Mais ce n’est là que des souvenirs d’enfant !

Depuis longtemps, l’étang a disparu. Et il y a peu, le bois a été rasé  et replanté. Au fond un rajeunissement écologique.

 Emile Levalois 27 août 2018

 

 

Une révolution silencieuse

 

Quand décembre parait, le mortainais, espace de mon enfance, semble s’assoupir. Le gel, la neige, la glace, le vent, unissant leurs efforts, détruisent pratiquement la nature.    L’herbe s’étiole, les arbres ressemblent à de grands candélabres dénudés, les haies qui bordent les champs n’offrent plus que des buissons hirsutes proches de la laideur.

Hormis quelques corbeaux et leur lugubre coassement, toute trace de vie semble avoir disparu dans les champs et les prairies. Les écureuils sont terrés dans les creux de quelques vieilles « ragoles » rabougries. Et Les oiseaux sédentaires peuplent les fenils ou les dessous de toits. Le hérisson, le crapaud ou l’escargot, ayant trouvé une planque, hibernent. On se croirait presque au désert. Et comme c’est la guerre, on n’entend plus les détonations des fusils. Grande paix, au moins pour le gibier…

Les grands mammifères sont rentrés dans leurs pénates: étable, écurie, bergerie, jouissant d’un grand confort préparé par   l’animal vertical!

Ce dernier, hormis les corvées journalières, ayant cassé du bois, vit « grassement » dans sa masure de pierre bien abritée, contemplant les flammes qui s’élèvent de l’âtre, avec son  chien et son chat, à ses pieds. La table est bien fournie et le lit, lourd et douillet. En somme un temps de vacances très apprécié…

 

Mais quand en mars, se pointent les premières chaleurs, branlebas de combat! La résurrection commence. Lentement d’abord,  plus forte en avril, splendide en mai, éclatante en juin pour les feux de la Saint Jean.

Ca commence par les végétaux qui sortent de terre, occupant le moindre espace. Primevères, violettes, et pervenches en sont les premiers bouquets. Puis viendront les églantiers, les bleuets, les pissenlits, les boutons d’or et les stellaires. En attendant  les herbes tremblantes, les grandes pâquerettes et les premières digitales. Au bord des rivières et des étangs, des lys, des iris et des bancs de nénuphars Excusez, je ne suis qu’un maigre herboriste, je ne peux aller plus loin.

Mais, quelle poésie, quand en mai fleurissent les pommiers roses et les cerisiers blancs. Des parures princières.

 

Sur le sol, apparait une faune souvent mal connue et pourtant indispensable pour la « pollinisation » de tous les végétaux. Domaine des éphémérides, impossible à dénombrer. Sales mouches, papillons multicolores,  bourdons patauds, grillons chanteurs, fourmilières grouillantes, abeilles butineuses, vénérables coccinelles, les plus connus. Laissons à l’été les maudites guêpes et les redoutables frelons.

 

Plus haut, dans les airs, une pléiade de volatiles aux plumages variés s’en donne à cœur joie. Ils chantent leurs amours, bâtissent des nids, pondent, couvent, et assurent le destin de leur progéniture. Ils livrent aux moustiques une âpre bataille. Car dans le domaine du vivant c’est la lutte pour la vie. Heureusement, il n’y a pas que les hirondelles pour annoncer le printemps! Pas plus que l’alouette! Et je cherche toujours « le merle moqueur »!

 

Vaches et moutons, à nouveau de sortie,  apprécient l’herbe tendre….

 

Mais, l’homme de la terre a bien autre chose à faire que de contempler les couleurs des  fleurs. Il lui faut d’abord, à l’aide de son percheron, labourer et herser la terre, avant de semer, de planter, de greffer, de « d’épaissir » et de sarcler.

Et quand viendra l’époque des foins et du repiquage des betteraves, il sentira la fatigue de ses jambes et de ses bras au point de piquer un somme sous les pommiers, dans l’heure de midi, avant de reprendre le travail.

Son plaisir, voir les épis qui se forment et les tubercules qui grossissent. Mais pour son salaire, il lui faudra attendre les moissons et les diverses récoltes de l’automne. Et si le climat n’a pas été favorable, il  supportera la disette.

Dans le jardinet côtoyant la maison, on pouvait contempler les parterres de  fleurs qui entouraient les plants de légumes. Il y avait même une certaine émulation entre les gens du village. Là, avec quelques fruitiers, on pouvait admirer des rosiers, des oeillets, des myosotis et des pivoines. Et dans les cimetières, autour des églises, au lieu de tombeaux en  granit ou de marbre, de magnifiques hortensias qui duraient longtemps: « hommage vivant » aux ancêtres. Le chrysanthème, certes présent, une fleur encore bien rustique.

Et l’église, à l’échelon de la paroisse participait à ce festival de la création. D’abord, avec les « Rogations », au moment de l’Ascension. Cela donnait lieu à des processions. Le prêtre prononçait des prières spéciales pour attirer les bienfaits du ciel sur la campagne et ses paysans. Et au mois de Juin, les  fastes de la « Fête-Dieu »  une  sublimation du printemps étalant ses frondaisons. Bref une fête de la terre. Peut-être même une contemplation.

 

Telle était la terre de mon enfance, issue du néolithique. Quand l’homme ayant cessé de vivre de cueillette, de chasse et de pêche, avait fait un grand bond en avant. En devenant sédentaire, il avait compris la valeur de la terre nourricière.

Telle fut mon admiration du printemps et mon attachement aux petites gens des champs qui ont enchanté mon enfance.

 

Emile Levalois (15 mars 2016)

 

 

La fontaine

Dans les temps anciens, les villages se sont formés autour  d’un point d’eau. Celui de la Moustière construit à flanc de coteau n’était pas favorisé par une source abondante, proche des habitations. Certes, il y avait bien à mi-pente, une margelle en bon état, de forme circulaire, avec un treuil en bois qui laissait à penser qu’un puits avait été creusé. Mais je ne l’ai jamais vu fonctionner. Sans doute que l’eau n’était pas potable. Couvert d’une tôle, il servait parfois de dépotoir pour objets inutilisables. Pourtant il était proche de la cour de la petite ferme. Un peu plus loin, dans un champ, dans une haie, un gros rocher de granit laissait « pisser », un maigre filet d’eau qui tarissait à la fin de l’été. Il suffisait au « second feu » pour abreuver « bêtes et gens ».

 Au pied du coteau, au fond d’une sente étroite, pentue et pierreuse, un « genre de rotonde » semblait avoir été creusé par une main d’homme, pour recueillir les eaux d’une source abondante. Pour maintenir la forme circulaire, on avait planté une haie de saules qui fixaient le terrain et empêchaient les rayons du soleil de pénétrer. C’est là que les cinq feux venaient puiser une eau toujours fraîche et « bio » naturellement. C’était une corvée pour les gens les plus éloignés. Au moins une fois par jour, les femmes célibataires au service de leurs parents âgés s’en venaient avec deux seaux accrochés sur un joug reposant sur leurs épaules. Cela donnait parfois l’occasion de faire une petite pause et de deviser avec les voisins.

 Le trop plein d’eau dérivait par un ruisseau pour se déverser dans un lavoir assez large, permettant une autre « corvée » : la lessive. Et l’espace permettait de « pusser » pour les gens les plus éloignés, évitant plusieurs voyages. Pensez à la lourdeur des draps, des pantalons, chemises, vestes et torchons de cette époque quand ils étaient mouillés !

 Chevaux,  bovins et  brebis devaient se contenter d’abreuvoirs le long du maigre ruisseau qui descendait de l’étang du château, suivant la ligne de pente.    Quelquefois, si l’été s’avérait un peu sec, on pratiquait des barrages pour retenir les eaux.

Jean et Emile, les deux jumeaux sont venus chercher l’eau à la fontaine pour rendre service aux grands parents qui les ont élevés jusqu’à leur adolescence (1931/1944). Ce  lieu, le remembrement l’a englouti, planifiant tout l’espace environnant, pour le « rendre plus rentable. »

Avec le recul du temps, le vieil homme que je suis, rêve  de « ce point d’eau » nécessaire aux premiers défricheurs pour établir un village et une première socialisation humaine. Peut-être que ce furent des moines, puisqu’il se nomme la « Moustière ».Qui sait !!

Emile Levalois (3 janvier 2019)

 

Le Pain

Souvenirs d'Emile Levalois

 

Dans le bocage  du sud normand, même bien après les années d’occupation, on  parlait peu de gastronomie, mais on mangeait « Bio » !                                                 Dans ces petites exploitations familiales, la plupart en location, l’argent se faisait rare. On était donc économe, par obligation. Si « l’année avait été bonne », on payait facilement le fermage. Avec un surplus on agrémentait la garde-robe et on remplaçait les vieux outils. Au marché de Saint Hilaire, on s’offrait quelques fantaisies. A la Saint Martin on se payait un peu de bon temps.

La maison d’habitation, souvent une pièce unique, ignorait tous les conforts d'aujourd’hui. C’était un abri non une « machine à vivre ». Les lits étaient confortables et douillets. L’âtre servait pour chauffer et cuire. Le feu de la cheminée avec ses flammes ne manquait pas de charme. Les soirs d’hiver, il réunissait le cercle familial avec le chien et le chat pour des moments de  tranquillité. Et de plaisir d’être ensemble.

Le pain, la base de la nourriture. La miche achetée chez le boulanger, plus ou moins grosse selon le nombre de convives  et l’éloignement du bourg, pouvait  peser jusqu’à douze livres. La baguette, si commune de nos jours était rare. On l’appelait le « pain de deux livres ». Les pains les plus communs, quatre ou six livres. Les fermes les plus cossues fournissaient le blé, ne payant que la cuisson.

Le pain servait d’abord à la soupe. La maîtresse de maison, le soir épluchait quelques poireaux, navets et carottes. Dans la marmite pendue à la crémaillère de la cheminée, elle ajoutait deux cuillerées de  « graisse à soupe »faite d’un mélange de saindoux et de suif largement assaisonnée de sel et de poivre. Au bout d’une heure et     demie de cuisson, elle « trempait la soupe » en versant ce bouillon dans une soupière préalablement remplie de parcelles de pain. C’était le dernier repas du soir, avant d’aller au lit. Le lendemain matin, le petit déjeuner commençait par une « écuelle de soupe ». Puis vers les 9 heures, avait lieu la collation « sous le pouce » avec un hareng ou un morceau de lard froid posé sur une large tranche de pain. A midi, « on cassait la croûte » copieusement avec du lard chaud et des pommes de terre. Et parfois, une tartine de confiture de rhubarbe  ou de beurre et de fromage  venait « coiffer » un café « arrosé de calva ». Vers les cinq heures, une nouvelle collation précédait les travaux du soir. Les gamins revenant de l’école avaient droit à une large tartine de pain beurré avec une grosse « cote de chocolat ».Tout cela montre combien, en ces temps-là, on consommait de pain.

Le cochon, élevé à la ferme, constituait la part de viande la plus importante. Le sel permettait de la conserver, car le congélateur est encore in connu. Poules, canards et parfois quelques oies et bien sur les œufs pour le « maigre »du vendredi, un appoint, puis qu’on cultivait l’orge et le sarrasin .Il y avait aussi les lapins avec les légumineuses du jardin.

On vivait donc en autarcie, chez ces petits paysans. On  pourrait même croire que l’art culinaire laissait à désirer. Bien sûr, les notions d’hygiène alimentaire étaient mal connues. Mais on faisait assaut de propreté, car l’eau était pure. On mangeait certainement trop de viande. La part donnée aux légumes, aux fromages et aux laitages laissait à désirer. Mais on respectait la nature avec une  nourriture  saine, sans pesticides et herbicides. Mais  chacun mangeait à sa faim. Les femmes savaient très bien accommoder les divers ingrédients. Simplement avec un peu d’huile et de vinaigre ou de la moutarde

Le gamin de la Moustière appréciait  le poulet rôti du dimanche, car il y avait un « fourneau ». Et le plat de riz caramélisé comme dessert. Parfois  un « quatre quart », servait de pâtisserie. Les galettes de sarrasin et les crêpes de froment au sucre ont franchi les portes des « restaurations rapides »  des villes, sans oublier le cidre. Mais il n’aimait guère le lard salé. Et pourtant  « le fricot » de  cochon,  une véritable fête.

Mais le pain, en ce temps-là, il ne fallait pas le perdre. Avant de l’entamer, on traçait dessus un signe de croix pour un triple sens. Il rappelait la prière du « Notre  Père » : « Donnez-nous notre pain quotidien ». Il signifiait qu’il    était dur à gagner. A l’autel, le dimanche, « l’hostie » c’était la chair du Christ.  Gagner son pain symbolisait le « travail ».

En ce temps-là, comme on n’allait pas au pain tous  les jours, il devenait dur, donc difficile à « maquis ». Alors ma grand-mère nous l’offrait sous la forme du « Pain Perdu ». Elle mettait donc la «  miche rassise » à tremper dans du lait. Puis dans des œufs battus. Elle « fricassait » alors  « la mixture  dans la poêle », avec force beurre.  Suffisamment dorée, elle la déposait dans un plat et séance tenante,  versant un bon coup de « Calva », elle y mettait le feu d’une allumette. Je vous garantis que les deux gamins ont tellement apprécié ce dessert issu du fond des âges qu’il a franchi les générations suivantes avec le même appétit !

Emile Levalois ( 27/02/2019)

 

La gare du Pont d’Oir,

 

Avant 1900, une petite ligne de chemin de fer avait été ouverte, sans doute pour désenclaver le bocage du sud  de la Manche. Elle partait d’Avranches, empruntait un tronçon de  la ligne qui menait à Rennes, puis bifurquait à Pontaubault pour desservir Ducey, le Pont d’Oir, Mesnilboeuf-Isigny, Saint Hilaire du Harcouët, Romagny, Mortain et peut-être filer jusqu’à Vire.

L’essor du Second Empire, dans le  domaine industriel se répandait. Peu à peu, on voyait les petites fermes s’ouvrir au progrès. On ajoutait de la Sylvinite d’Alsace au fumier des étables. Déjà on voyait des faucheuses, des râteleuses, si bien que le travail à la faux avait pratiquement disparu. Les écrémeuses permettaient de mieux  extraire la crème. Des « baratteuses5 »  déjà sophistiquées simplifiaient le travail manuel. Les balles de paille venant des contrées à blé allaient remplacer les litières des feuilles d’automne. Quelques fourneaux à charbon faisaient leur apparition. Le besoin de bois de charpente se faisait sentir. Si les routes goudronnées se faisaient rares, le vélo devenait un engin de transport très apprécié. Dans les années 20, Mr Helbert, à la Mancellière avait ouvert un garage. Ancien apprenti tourneur à Paris, il avait osé revenir au pays, sentant les besoins qui naissaient de ces nouveautés et des premiers moteurs à essence. On raconte même qu’il avait fait venir de Paris un gros moteur à explosion  susceptible de faciliter le tournage de certaines pièces de métal. Et ce par la gare du Pont d’Oir. On comprend alors l’essor de ce circuit ferroviaire.

Mais il y avait plus, il  favorisait le transport des gens pour aller à Avranches et au Marché de Saint Hilaire. Cela permettait de faire une sortie ou d’aller à une fête comme à Ducey ou à la saint Martin de Saint Hilaire. Et les gens des villes, libres désormais le dimanche (loi de 1908) d’aller rendre visite aux parents du coin. Désormais il était possible d’aller en une journée à Paris !

Mais il y avait plus. Quand la saison des pommes se révélait abondante, la gare du Pont d’Oir, très active. Des tombereaux entiers  avec des sacs sur le dessus venaient livrer leur cargaison. Le train était obligé de faire la manœuvre, incapable de tout emmener, obligé  de respecter les horaires. La gare avait permis l’ouverture d’un « bistrot » et même de hangars pour stocker les arrivages. Monsieur de Tesson avait fait même construire une « banne », sorte de tombereau allongé susceptible de grossir les livraisons. Attelée, parait-il de trois chevaux. Un spectacle, quand il traversait le bourg de la Mancellière !

A l’été 1934 ou 1935, la grand-mère, ayant  une poussette à deux places, décida de reconduire les parents des deux jumeaux à la gare du Pont d’Oir pour qu’ils prennent le train pour Avranches. Une équipée de prés de quatre kilomètres sur une route heureusement goudronnée. Les deux gamins étaient certainement contents. Ils allaient découvrir le train. L’arrivée de la locomotive  crachant la fumée et libérant de la vapeur d’eau eut pour effet d’épouvanter le petit Emile. Plus sensible que son frère, la machine et ses wagons lui parurent  certainement un « monstre ». Du moins c’est ce qu’on  raconta plus tard, de cette escapade !

Pendant les années d’occupation (1941/43), le Père Pigeon et d’autres personnes de la Mancellière  confectionnèrent des colis pour les prisonniers. Avec d’autres garçons, les deux jumeaux se portèrent volontaires pour emmener les « dits colis », dans la « remorque » de Isidore Turquetil et  les faire enregistrer à la gare. De grandes « étiquettes » rédigées en « allemand » mentionnaient les diverses destinations. Naturellement nous attendions le passage du train. Une attraction ! Ce Service des Prisonniers servait de lien entre les familles et ceux qui seront éloignés de leurs foyers pendant plus de quatre  ans. On attendait leur retour, mais quand et comment ? Une crainte étreignait bien des cœurs !

Pendant l’exode (juin/août44) réfugiés aux Boutillères en Chalandrey, la ligne de chemin de fer toute proche fut bombardée et sans doute endommagée. La libération américaine effective dès le 1er août, je me souviens avoir vu des « camions-outils »remettre en état la ligne. Et des « motrices diesel » (je pense) tirer des wagons transportant du fret lourd vers St Hilaire, venant peut-être de Cherbourg. Mais vu la mouvance rapide du front s’éloignant vers l’est, cela n’a pas duré longtemps. Mais ce ne sont que de vagues souvenirs, car nous sommes revenus à Avranches peu de temps après.

Au mois d’août 1945, les deux ados vont passer une semaine de vacances à Romagny , près de Mortain. Et pour la première fois ils empruntent le train. Partis d’Avranches à 7 heures et demie du matin, ils doivent faire une halte de deux heures à Saint Hilaire, vu que la locomotive a besoin de refaire le plein d’eau et de charbon. Ceci montre que la SNCF remet en service des machines et des wagons normalement vétustes et vieillots, dignes d’un musée. Cela prouve combien les allemands ont usé le chemin de fer français, pendant l’occupation, les américains et leurs avions ont fait le reste ; Nous arrivons à destination à 15 heures 30. Ces jours de vacances permettront de découvrir les dégâts occasionnés par la bataille de Mortain (7/12 août 44), ses maisons détruites et ces débris plus ou moins calcinés de matériel militaire abandonnés dans les champs environnants.

Ce voyage ferroviaire, une image partielle peut-être, mais réelle  qui montre combien la « Libération », fêtée dans la joie, laissait une France « exsangue » à reconstruire.

Emile Levalois (12 mars 2019

 

 

Géographie de la Mancellière

 

Du bas de la Provostière à la première éminence des Hersendières. De la côte des « Noës » au sommet du lieu dit « Le Perret » où l’on aperçoit par temps clair le Mont Saint Michel. Jusqu’au Marabout, La Mancellière, ex-commune reliée à Isigny le Buat, se présente comme un plateau incliné. La route départementale qui vient de Ducey la traverse pour aboutir à Brecey. Deux  maigres rivières, l’Oir et sa commère la Roche drainent les eaux qui vont se perdre dans la Sienne, un des ruisseaux qui rejoignent les grèves du Mont Tombe. Là où l’archange terrasse le Dragon.

Oh ! Nous ne sommes pas dans la Beauce ou la plaine du Calvados ! De petites parcelles, aux formes mal définies se partagent le terrain, selon la qualité du sol.  Des talus plantés d’arbres et de taillis, parfois touffus les délimitent. Les meilleures terres arables sont vouées aux labours  aux céréales, aux betteraves et aux pommes de terre. Les vertes prairies et les près humides  conviennent à l’élevage. Ca et là,  quelques arpents de bois n’ont pas été défrichés, bien utiles  pourtant, pour les constructions ou comme combustible indispensable.

Des villages,  nombreux, sortes d’oasis, soulignent qu’il y a un point d’eau potable. Au centre, la maison d’habitation et les diverses constructions destinées aux « avers » (animaux domestiques) : l’étable, l’écurie, le poulailler, « la souette » pour le cochon, les « musses » à lapin, la « charterie » pour les instruments aratoires et bien sûr la grange pour entreposer les gerbes des moissons, en attendant la corvée de battage. Non loin le jardin potager avec quelques fleurs ou « fruitiers ». Et tout autour, une pléiade de pommiers pour le cidre semble préserver la vie intime de chaque « feu ».

Des chemins de terre, boueux l’hiver, plus ou moins bien empierrés servent de lien entre les hameaux.

Le bourg, une alignée de maisons sert de centre commercial. Il semble être un embryon de ville, avec ses maisons un peu plus cossues. Les larges devantures exhibent les objets à vendre. L’église avec sa belle tour de pierre élancée, et son cimetière soulignent la vie du village. Une grosse horloge  sonne les heures, depuis 1935. Matin, midi et soir, le bedeau agite une cloche pour l’Angélus. Quand les trois cloches sont en mouvement, elles annoncent plus que le dimanche ordinaire : les jours de fêtes  comme Noël, Pâques, Pentecôte, 15 août et Toussaint. Elles carillonnent aussi  les grands événements familiaux, baptêmes, communions solennelles, mariages. Le glas annonce un décès, un enterrement, une messe huitaine, le 11 Novembre 1918. Deux écoles (garçons et filles), témoignent des premiers essais de civilisation. Un Monument aux Morts  avec les noms gravés dans la pierre rappelle le sacrifice des « poilus » de 14/18. Tout cela soulignait la vie sociale et collective d’une commune rurale d’avant les années 1960.

Telle était La Mancellière, la terre de mon enfance, une commune du Bocage bas normand que j’ai essayé de faire revivre. Avec tant de plaisir, au village de la Moustière, avec le frère jumeau, les grands parents paternels Levalois et ces petites gens des champs. En fait, la terre natale d’une longue lignée. Un livre ouvert sur les gens de peu !

Emile Levalois : 20/02/2021

 

Un événement à la Moustière,

Mon grand père, dans les années 30/40, pourtant diminué par des rhumatismes, se passionnait encore pour l’apiculture. Il était le seul du village à exercer cette activité venue  du fond des âges et de façon forcément artisanale. Ce n’était qu’une surveillance.

Sous les pommiers, éloignées de la maison d’habitation, trois ou quatre ruches de paille dites « bines » reposaient sur un trépied de bois, non loin du sol. Les abeilles, c’est bien connu, aiment vivre, en colonies, au calme. Et les gens ne s’en approchent guère, car, avec leur aiguillon, elles savent se défendre, en meute.

Mais au plus fort de l’été, par jour de grande chaleur, branlebas de combat, des « mochs » sortent en  grand nombre d’une des ruches et tourbillonnent,  tel un nuage de moustiques en  colère. C’est un véritable événement qui veut dire qu’il ya  une « reine de  trop ». La plus ancienne doit partir avec une ribambelle « d’ouvrières » peut-être le millier, à la recherche  d’un nouveau logement ! Le vacarme va durer un certain moment. Mais, il se calme et va se  fixer sur le sommet d’une  branche  de pommier. Le tout formant maintenant  ce que nous  appelons un « essaim ». Il va rester là jusqu’ au soir. Mais dès qu’il se forme, on tape fortement  sur une tôle de zinc pour l’empêcher de s’enfuir. Etait-ce bien utile ? C’était paraît-il pour l’empêcher s’enfuir. Car bien sur, on veut le récupérer. Alors, à l’aide d’une grande  gaule, on élevait une « bine » vide enduite de miel et de cidre pour les attirer. Le soir venu, si l’essai était concluant, avec précaution, on descendait la  perche et l’on posait la ruche sur un trépied.

Mais, il arrivait parfois aussi que l’essaim prenne la clé des champs et s’installe dans le creux dune vieille  ragole »,(arbre vieillissant).Rien qu’à la Moustière, il y en avait quelques uns. Ils permettaient parfois une belle  récolte de miel, après avoir tué les abeilles avec une mèche de soufre. C’était même  une sorte de braconnage nocturne !

Tous les ans, mon grand père, après avoir étouffé les abeilles de la « bine » la plus ancienne extrayait les rayons qu’il vendait un bon prix. Ti Jean et Ti Mil en profitaient sucer le miel d’un rayon. C’était meilleur que les bonbons ! Parfois on gardait une partie des rayons. Suspendus sur le coté de la cheminée, le miel dégoulinait dans une terrine en terre. On le conservait, car il était censé être un médicament. Ma grand-mère faisait fondre la cire qui, mélangée à l’essence de térébenthine servait d’encaustique pour les meubles ou de cirage pour nourrir le cuir des chaussures. Cela dégageait une odeur fort agréable.

Ce souvenir très lointain une leçon de science naturelle ! Mais aussi une page d’histoire sur un produit connu dés la haute antiquité. Montrant que l’homme savait utiliser les produits naturels pouvant servir à divers usages. Bien avant les produits industriels  de remplacement moins chers !

Il en reste que j’ai gardé une prédilection pour ce goût du mielle matin, au petit déjeuner. Il supplantait la confiture, mais pas le beurre. Un seul regret que nos anciens n‘aient pas eu un plus de respect pour ces abeilles vivant en colonies, sorte de « république » où chaque « moch »  avait un rôle bien  défini pour le bien de tous !

Emile Levalois 30 avril 2021

 

 

L’abbé Sauvé

Il me faut attendre 1942, pour connaitre l’abbé Sauvé. Né dans les années 20, originaire de la Mancellière, il effectue ses années de séminaire à Coutances, après avoir passé sept années à l’Institut Notre Dame d’Avranches d’où il est sorti bachelier.

Aux vacances, il vient parfois assister à la messe, en semaine. Souvent, il va aussi au grand Celland. J’y suis allé avec lui voir un film sur Sainte Thérèse de Lisieux. Lorsque je rentre à l’Institut, en octobre 1943, il me passe des livres de classe. S. Début 44, il vient prêter main forte, car, vu l’occupation, on manque de professeurs ou de surveillants. Le 7 juin 44, il aide certains élèves au moment de « l’Exode » pour rentrer chez eux. Dernier né d’une fratrie, il perd ses parents avant d’avoir été ordonné prêtre à Noël 45 où je suis d’ailleurs invité à aller.

Le dimanche qui précède le jour de l’an, a lieu à la Mancellière, sa première messe solennelle. Il y a foule. Plusieurs séminaristes sont venus pour animer les chants, dans un pur grégorien. Le jeune prêtre est entouré d’un diacre et d’un sous-diacre qui vont proclamer l’épitre et l’évangile. Moi-même, je suis habillé d’une soutane noire et d’un surplis blanc pour les tâches subalternes. Puis le directeur de la Maison des Œuvres, le chanoine Fauvel, le futur évêque de Quimper, monte en chaire pour un sermon (homélie, aujourd’hui) très prisé par les assistants. Puis c’est la seconde partie de la messe avec la célébration de l’Eucharistie dans un grand recueillement. Mais à cette époque-là, contrairement au Concile de 65, il n’est pas prévu la communion des fidèles. La cérémonie qui se déroule face à l’autel se termine par la bénédiction finale.

Lors des Vêpres, la nef s’emplit du chant polyphonique des psaumes et du Magnificat en l’honneur de La Sainte Vierge. Puis le jeune prêtre monte en chaire pour remercier tous ceux qui l’ont accompagné tout au long de ce long parcours. Non sans émotion, car il a duré une douzaine d’années. Le salut au Saint Sacrement, avec peut-être un Te Deum d’action de grâce, clôt la journée. Chaque membre présent reçoit une image en souvenir de cette belle journée. Et le dernier cantique : « Dans le soir finissant d’un jour plein de délices… »

Dans ces coins reculés du bocage normand, de telles fêtes étaient rares. Et le chant grégorien exigeait des voix entrainées. Il faudra attendre le Concile, pour la messe face au peuple, les prières en français et la communion des assistants. La radio et encore moins la télévision n’avaient pas encore envahi les foyers. Mais le succès n’était pas moindre pour autant, vu le peu développement de l’enseignement au-delà de l’école primaire.

Je garde un excellent souvenir du repas du soir. C’est là que le jeune prêtre apprenait sa première nomination. L’abbé Sauvé était nommé professeur à l’Institut St Paul de Cherbourg. Puis vinrent quelques toasts. Et le groupe de séminaristes exécutèrent quelques chants de Noël, en latin et français et même en patois, comme « Si Bon Dieu l’avé pensé, c’est à Valougn qu’y s’erait né… ». J’ai eu l’impression d’avoir vécu une belle journée. Il est vrai que je n’avais quitté la Moustière qu’en 1943 sous l’occupation ! Le 6 juin 44 avait ouvert le champ de la liberté !

Le jeune pasteur exercera son ministère à Ger et à Ponts sous Avranches. Mettant en pratique les réformes du Concile pour une église plus ouverte, plus proche des gens, moins moraliste et tenant compte de la personnalité de chacun.

Malheureusement, l’abbé Sauvé avait une santé délicate qui l’emportera à l’orée des années 80. Je suis allé aux funérailles. J’y ai emmené mon père. Mes oncles Louis et Henri étaient présents aussi. Nous faisions partie de cette foule qui emplissait la nef de la Mancellière. Un clergé nombreux emplissait le chœur, face au peuple, en aubes blanches, a chanté et concélébré la messe présidée par le Vicaire Général, Lucien Navarre qui prononça une homélie touchante, devant une assemblée recueillie et attentive. Pratiquement toutes les personnes ont communié. Et pour terminer, prêtres et fidèles à l’unisson, ont clamé un Magnificat Royal pratiquement joyeux, à la louange du défunt.

Mon père, en revenant à Avranches m’avoua qu’il n’avait jamais assisté à une si belle cérémonie !

L’abbé Sauvé repose dans le cimetière de la Mancellière au près de ses parents. Comme mes parents et mes grands parents Levalois. Pour moi, c’est la terre des ancêtres !

Emile Levalois, 16 mai 2021

Augustine Jouault

La mémoire, une fonction générale du système nerveux ; absolument nécessaire à l’acquisition de toute connaissance et de tout apprentissage. Mais aussi à l’acquisition de souvenirs qui jalonnent nos existences. Mais aussi très sélective, car elle doit se soumettre aux lois de l’oubli. Ainsi, les années passant se trouvent mêlés de simples détails qui prennent de l’importance et d’événements réduits à la plus simple expression.

Entré dans ma nonantième année, il m’est revenu quelques bribes de vie d’une personne de la Mancellière, que j’ai peu connue :« Augustine Jouault ». Elle habitait dans le bourg une petite cahute, un peu retirée, à pièce unique qui servait de cuisine, de salle à manger, de chambre à coucher et même d’atelier. Elle avait du naître là, peu avant 1900. Les meubles forcément très anciens de fort belle facture témoignaient cependant qu’on n’était pas dans la pauvreté. L’habitat rural avait bien du retard dans ce coin perdu du bocage normand.

On ne peut pas dire qu’Augustine Jouault avait été gâtée par la nature. Bien au contraire, elle présentait quelques défauts naturels comme d’avoir une jambe nettement plus grosse que l’autre. Ce qui expliquait qu’elle était restée célibataire. Pourtant, elle avait du aller à l’école, puisqu’elle exerçait le métier de couturière à domicile, seul vrai métier féminin, à cette époque. Tous les matins, elle allait en « journée », dans les environs. Elle était capable de réparer des « affutiaux » déjà usagés qu’il fallait faire durer. De mettre une pièce neuve à un vêtement déchiré. Mais son talent pouvait, à partir d’un « coutil », certainement acheté à Saint Hilaire, donner «

forme »  à  une blouse d’écolier, à un pantalon d’homme, ou à  un manteau de femme. Mieux encore, avec quelques congénères, elle a du participer à la confection d’une « couverture piquée » qui servirait à couvrir le lit de « jeunes mariés ». Tout cela dénotait un certain goût de l’art, jamais absent totalement de toute activité humaine. Mais le salaire, maigre pour l’époque et surtout féminin, permettait de vivre correctement. Et même d’économiser pour les « vieux jours ».

L’âge venant, Augustine travailla uniquement chez elle. Les rhumatismes atteignant ses mains, elle dut cesser toute activité. Les voisins faisaient ses courses et lui rendaient visite. Elleexprimait  souvent le désir d’aller à Lourdes. Rares, effet, étaient les gens qui pouvaient se payer ce luxe qui n’avait rien de touristique. Mais ce n’était qu’un rêve…

« Les Demoiselles du château » avertirent l’administration diocésaine. Celle-ci prit contact avec le Père Pigeon, le curé de La Mancellière qui attachait beaucoup d’importance à son ministère auprès des personnes âgées. Aussitôt, il prit l’affaire en main. Il rendit visite à toutes les anciennes clientes d’Augustine. Il fut très bien accueilli. Les « gens du bourg » ouvrirent aussi leurs bourses. Et une quête organisée dans la commune paracheva la somme nécessaire pour qu’Augustine transforme son désir en vœu !

Ces quelques lignes pour exprimer la sublimation d’une vie !      Emile Levalois 03/ 07/2021

 

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